Souvenez-vous, il y a peu de temps, et en l’occurrence pendant la période Covid. Beaucoup sous-entendaient la mort du cinéma et l’avènement du streaming. Ces gens-là ont eu tort. Non seulement le cinéma est toujours vivant, mais il est également en pleine santé.
L’année 2025 aurait pu laisser quelques doutes, tant les gros films sortis étaient tous nuls, et je peux vous en sortir une belle portée : Predator Badlands, Insaisissables 3, Tron : Arès, Captain America 4 ou encore Ballerina. En 2026, on respire, c’est mieux, et on espère que ça va durer. Quelques belles surprises à la volée : Le Projet Dernière Chance, Disclosure Day, Obsession, The Drama ou encore Timothée Chalamet en pongiste pour Marty Suprême. On disait qu’internet allait tuer le cinéma, il n’a fait que le mettre à jour.
Quand le buzz transforme les films en événements

On a pu commencer à en mesurer les prémices il y a quelques années avec la viralité de certains trucs un peu anecdotiques, qui ont laissé présager que les réseaux sociaux pouvaient offrir une seconde vie à des films qui n’en avaient pas spécialement besoin. Premier exemple qui me vient en tête, le premier film M3GAN, en 2022. Pas spécialement le meilleur film d’horreur de l’année, ni même le pire, mais un film qui a su percer sur internet d’une façon qui me questionne encore : grâce à la danse robotisée de M3GAN dans le dernier tiers du film.
Résultat : 180 millions de dollars de recettes au box-office pour un film ayant coûté 12 millions. M3GAN 2.0 (2025) a tenté de renouveler le succès, il n’a pas eu de viralité, il s’est vautré avec à peine 39 millions de dollars de recettes, cinq fois moins que le premier.
Au même moment, il y a eu Sinners de Ryan Coogler. Un passage unique, la danse de Remmick, le zombie irlandais, sur Rocky Road to Dublin, et paf : TikTok s’est emparé du phénomène avec beaucoup de gens reproduisant ladite danse. Et Sinners a amassé 370 millions de dollars de recettes au box-office, faisant de lui l’un des très rares succès de 2025.

Autre gros succès massif, même si ça me fait un peu de peine d’en parler : Minecraft. L’adaptation du jeu vidéo culte jouissait déjà de sa notoriété, à savoir être une adaptation d’un des jeux les plus populaires du monde. Pourtant, ça aurait pu se vautrer comme Warcraft, des années avant lui.
Ce qui a permis à ce film tout pourri de casser le box-office avec son presque milliard de recettes, c’est ce qui s’est passé sur les réseaux sociaux : les edits avec Steve (Jack Black) qui chante, les références nulles au jeu, mais surtout la trend abominable du Chicken Jockey, qui a enflammé internet par sa stupidité.
Aujourd’hui, casser le box-office signifie également casser les réseaux sociaux. Une étape presque rédhibitoire. Si un film ne buzze pas, il ne marchera pas. Un film doit soit marcher, soit se ranger derrière un concept clé. Souvenez-vous de l’été 2023 avec le phénomène Barbenheimer (Oppenheimer et Barbie). En apparence, rien n’invite les spectateurs à aller plus voir ces films que d’autres. Pour autant, le concept de double sortie d’envergure le même jour a tellement buzzé sur les réseaux que les films ont rapporté à eux deux près de 2,5 milliards de dollars.

Et le meilleur exemple cette année, c’est le duo de films d’horreur Backrooms et Obsession. L’adaptation de Kane Parsons dépasse les 250 millions de dollars de recettes, pour 10 millions de budget. Obsession, c’est près de 300 millions pour 750 000 dollars. Les deux longs-métrages cassent surtout internet avec énormément de réactions diverses, de buzz, comme les spectateurs français à Montpellier qui ont doublé une partie du film sans son, c’est anecdotique, mais tout le monde en parle, et d’edits. Les deux films se paient même le luxe de battre à plate couture Star Wars, qui est à la peine avec The Mandalorian & Grogu.
Un regain d’intérêt qui, en France, est visible sur le score du box-office. Le CNC annonce 77,10 millions d’entrées sur les cinq premiers mois de 2026, soit +20,6 % par rapport à la même période en 2025, avec un mois de mai à 14,97 millions d’entrées, en hausse de 33,2 %.
Merci aux locomotives Obsession, L’Abandon, qui a fait un joli score, le million anecdotique de The Mandalorian & Grogu, ou encore l’énorme carton de Michael, qui enregistre à ce jour 5,4 millions d’entrées. Et grâce aux performances des films cités plus haut sur les réseaux sociaux, il s’avère que la Gen Z, les 14-29 ans, va beaucoup plus souvent au cinéma pour vivre des expériences sociales communes, comme le rapporte Cinema United.
C’est expliqué par une volonté de voir un film qui buzze ensemble, parfois pour reproduire les concepts sur les réseaux, comme Obsession, où c’est devenu à la mode de se maquiller comme Nikki pour rejouer la scène où elle pleure, tapie dans l’ombre près du lit où Bear fait dodo.
Le streaming sature, la salle redevient un rassemblement

Ce qu’il faut constater également : les réseaux sociaux ne permettent pas seulement de donner une visibilité aux films, ils promeuvent une large partie de créateurs de contenus ou de contenus directs, permettant aux gens de se fidéliser à quelqu’un et de faire confiance aux avis et aux recommandations.
Fandango confirme ce basculement dans le cinéma : pour la Gen Z et les millennials, les réseaux sociaux sont la première forme de découverte des films. Chez les spectateurs Gen Z interrogés, les principales plateformes citées sont YouTube, TikTok, Instagram, puis Facebook et X. Les trailers, extraits, affiches, TikToks/Reels de casting, débriefs TikTok et critiques vidéo sont cités comme sources d’excitation autour des films.
Letterboxd, réseau social spécialisé autour des films, est aussi majoritairement utilisé par ceux qui se rendent en salles. Ils notent et parlent de films, parfois même pour des profils non cinéphiles à l’origine. Le réseau remplace progressivement SensCritique et Allociné, qui avaient jusqu’ici le monopole. On vous parle même, selon nous, du meilleur choix parmi les trois.

Il y a également des profils d’influenceurs qui génèrent du débat, notamment la percée du YouTubeur et influenceur Regelegorila, qui monopolise la pensée ciné avec une communauté très élargie. Une façon de montrer que les spectateurs ont pris le contrôle de l’image, par le biais des réseaux sociaux. Le cinéma n’a plus le monopole des images ; il lui reste celui du rassemblement. Et cela semble créer les prémices d’une forme de dépendance.
Ce sont donc bien les réseaux sociaux qui redéfinissent complètement la manière d’approcher et de consommer le cinéma. Regardez le streaming, l’abondance était promise à ce mode de consommation. Il a, au final, livré la fragmentation : trop de plateformes, trop d’abonnements, trop d’algorithmes, trop de choix. Le rapport Gracenote/Nielsen 2025 indique que près d’un tiers des utilisateurs de streaming estiment que la fragmentation des contenus et services nuit à leur expérience télévisuelle ; chez les 25-34 ans, cette proportion monte à 40 %. Le même rapport indique que 45 % des utilisateurs trouvent l’expérience streaming “overwhelming”, donc accablante ou trop complexe.
Le constat est donc limpide : à partir du moment où un film va performer sur les réseaux, où les gens vont créer et partager des trucs sur lui, le bouche-à-oreille va prendre et peut créer une dynamique encore jamais vue dans l’histoire du cinéma. Si vous en doutiez, il n’y a qu’à regarder le parcours légendaire d’Obsession, qui ne s’arrête pas. Tu prends ton téléphone, tu scrolles, tu vois un extrait ou une trend autour du film, tu t’y intéresses, tu te dis “tiens, ça peut être cool” et tu y vas. Même si tu n’étais pas initialement intéressé par le concept.
Au final, cela prouve une chose : l’expérience ciné a encore de magnifiques jours devant elle.
