Il y a eu beaucoup de films sur la guerre cette année. Entre le diptyque de La Bataille de Gaulle, très inégal entre une première partie dispensable et une seconde partie stratosphérique, un Justin le Juste mignon mais qui n'allait pas suffisamment loin ou encore Les Héros du Louvre, qui était fort peu réussi, beaucoup de productions françaises étaient placées sous cette thématique.
Alors, forcément, lorsque László Nemes, le cinéaste hongrois derrière l'ébouriffant Le Fils de Saul, vient s'emparer d'un long-métrage sur les dernières heures de Jean Moulin, on s'attend à du marquant. Et on est en plein dedans. Le réalisateur signe un très grand film humaniste sur le résistant, offrant un regard à la fois clinique, viscéral et violent sur l'horreur nazie, avec une très légère touche d'optimisme dans ce chaos destructeur.
Et la grande force du long-métrage réside dans sa prise à contre-pied de tous les clichés que l'on peut attendre d'un biopic historique conventionnel et lambda. Pas d'enfance et de jeunesse du chef de la Résistance, pas de contextualisation. On part du principe que l'on est au courant et on nous propulse dans les derniers jours de ce grand homme de l'histoire.
Moulin : Gilles Lellouche et Lars Eidinger dans un duel glaçant

C'est Gilles Lellouche qui prend le pari difficile d'incarner ce martyr de la Résistance et il s'en sort avec les honneurs, si ce n'est plus.
Pas d'héroïsme, pas de surdramatisation, mais une logique toujours touchante, toujours juste, toujours sur le fil du rasoir : méfiant, courageux jusqu'au bout, avec une réelle peur humaine de la barbarie nazie et qui n'est pas magnifiée parce que c'est Jean Moulin. Il campe un contre-pied parfait à Lars Eidinger, qui est glaçant d'effroi en Klaus Barbie. Moulin tient ses très grandes scènes dans les confrontations remplies d'intensité entre le chef de la Gestapo et le résistant. C'est extrêmement tendu et noir, la tension est à son paroxysme et László Nemes nous livre des visions horrifiques qui vont nous hanter pendant longtemps.
Mention spéciale à la scène où les nazis forcent Jean Moulin à regarder la torture de ses collègues. Voulant peut-être rendre accessible l'œuvre au plus grand nombre alors que Nemes est un spécialiste de l'horreur historique clinique et brutale, beaucoup de scènes de violence sont réalisées en hors-champ, mais ça accentue une cruauté déjà marquante. Jonathan Glazer avait déjà prouvé il y a quelques années que le hors-champ pouvait être sans foi ni loi dans La Zone d'intérêt. Piégé dans un jeu du chat et de la souris, Moulin joue avec nos nerfs, même si l'on connaît le dénouement final. La fausse libération du chef de la Résistance, avant d'être rattrapé par Barbie en pleine rue, en est la démonstration.
La torture est allée plus loin que les sévices physiques, c'est un sentiment de toute-puissance des bourreaux — et même Klaus Barbie finit par l'avouer. Le scénario est toujours juste et ne veut jamais trop en faire. On est loin du segment impressionnable que souhaitait réaliser Antonin Baudry dans La Bataille de Gaulle. La Résistance était elle-même un système avec ses failles, loin de l'unanimité « tous contre les nazis, envers et contre tous ».
Moulin : une direction artistique impressionnante pour un très grand film

Moulin s'accomplit également dans sa direction artistique : en proposant une photographie tournée en 35 mm, jouant parfaitement avec les clair-obscurs et les hors-champs très anxiogènes, il nous plonge dans ce cauchemar ambulant dont on connaît déjà la fin.
Je crois qu'on ne saisit pas encore très bien la portée de ce très grand film pour l'histoire, qui mérite indiscutablement d'être vu et revu, surtout dans notre époque actuelle, qui tend à avoir énormément oublié ce qu'il s'est passé en 1943.
Il est évidemment souhaitable que le film fasse une razzia de récompenses, à commencer par son tandem László Nemes, Lars Eidinger et Gilles Lellouche, tant on est sur un long-métrage qui fera date. En salles depuis le 28 octobre 2026.


