Holland March, détective privé alcoolique incarné par Ryan Gosling, vient de se faire remettre le bras en place par Jackson Healy, la brute épaisse jouée par Russell Crowe. La douleur est atroce, Gosling hurle comme un animal, et quelque part entre le cri et le soulagement, il parvient à articuler un « merci » qui est probablement l'une des scènes les plus fantasques du genre que j'ai vue au cinéma dans les dix dernières années. Si cette scène ne vous dit rien, vous n'avez pas vu The Nice Guys, et je suis sincèrement jaloux de l'expérience qui vous attend.
Sorti en mai 2016 dans une indifférence commerciale qui frise l'injustice cosmique avec 62 millions de dollars au box-office mondial pour un budget de 50 millions, le film de Shane Black a depuis tracé son petit bout de chemin, porté par le bouche-à-oreille et les plateformes de streaming. Dix ans après, on peut le dire sans trembler : The Nice Guys est l'un des meilleurs buddy movies jamais réalisés, et probablement le meilleur rôle de Ryan Gosling. Oui, devant Drive. Oui, devant La La Land.
Le Los Angeles de Shane Black, ou l'art de la comédie noire

Shane Black a une obsession, Los Angeles, mais pas le L.A. californien des cartes postales et des tapis rouges, celui des bas-fonds glamour, des fêtes qui dégénèrent dans les villas à flanc de colline, des smogs toxiques et des complots absurdes que personne ne comprend vraiment, y compris les personnages censés les résoudre. Après Kiss Kiss Bang Bang en 2005, qui jouait déjà brillamment sur ce terrain avec Robert Downey Jr. et Val Kilmer, Shane Black pousse le curseur encore plus loin en plantant son intrigue en 1977, en pleine crise du porno et de l'industrie automobile.
L'enquête, une actrice de paf disparue, un complot lié aux pots catalytiques, le département de la Justice qui trempe dans des magouilles est volontairement labyrinthique, presque secondaire. Ce qui compte, c'est le trajet de notre duo improbable. Les dialogues ciselés au millimètre, les retournements absurdes, les scènes qui partent dans une direction et atterrissent dans une autre avec une logique imparable. Shane Black écrit comme un romancier de polars qui aurait trop regardé Chinatown en sniffant de la comédie screwball des années 40, et le résultat est un cocktail que personne d'autre à Hollywood ne sait préparer aussi bien.
Gosling, ou le génie comique que personne n'a vu venir

Ryan Gosling a toujours eu du timing, on l'avait vu dans Crazy, Stupid, Love, dans quelques séquences de The Big Short où il cassait le quatrième mur avec une désinvolture jouissive. Mais rien ne préparait à ce qu'il fait dans The Nice Guys. Holland March est un détective minable, veuf, alcoolique, père célibataire d'une gamine de treize ans plus mature que lui et Ryan Gosling joue chaque facette de ce désastre ambulant avec une précision de métronome.
La scène où il jette un flingue par la fenêtre après avoir tenté de forcer une porte est un chef-d'oeuvre de comédie physique. Le timing est tellement parfait qu'on jurerait que c'est improvisé, alors que Shane Black et Ryan Gosling ont répété chaque geste encore et encore. Celle où il tombe d'un balcon en surjouant la panique, celle où il voit un cadavre flotter et ravale un cri lâché bien malgré lui, on est dans du slapstick digne de Buster Keaton, mais avec un personnage qui a de la profondeur, des failles, une vraie humanité sous le vernis de bouffonnerie. Ryan Gosling enchaîne aujourd'hui les projets ambitieux, entre Star Wars et Marvel, mais je maintiens que ce rôle reste son sommet, du talent pur au service du Buddy movie par excellence.

Et il y a la voix, ce filet de voix aiguë qu'il sort quand Holland March panique, ce cri de souris prise au piège qui contraste violemment avec son physique de mannequin. Ryan Gosling est un acteur qui comprend que la comédie, la vraie, passe par la dérision bien dosée. Il n'a pas peur d'être pathétique, et cette générosité transforme chaque scène en moment de grâce.
Russell Crowe, retour à Los Angeles vingt ans après
Que c'est savoureux de revoir Russell Crowe arpenter Los Angeles. Dix-neuf ans avant The Nice Guys, il incarnait Bud White dans L.A. Confidential de Curtis Hanson, un flic brutal, taiseux, magnétique, dans un L.A. des années 50 gangrené par la corruption. Ici, il revient dans la même ville, près de deux décennies plus tard dans la chronologie fictive comme dans la réalité, avec un personnage qui partage l'ADN de Bud White, la violence, la droiture un peu bête, la tendresse cachée, mais qui a pris du ventre et perdu ses illusions.

Jackson Healy est un lascar, un type qu'on paie pour casser des bras. Russel Crowe, qui continue de jouer les durs dans des registres variés, trouve ici un équilibre rare entre la menace physique et la mélancolie. Sa chimie avec Ryan Gosling tient du miracle, le stoïque bourru face au paniqué bavard, le muscle face au cerveau défaillant. Leur dynamique rappelle les grands duos comme Riggs et Murtaugh, bien sûr, puisque c'est Shane Black qui a inventé le moule avec L'Arme fatale en 1987.

Mais The Nice Guys va plus loin que la simple formule du buddy movie. Le troisième personnage, Holly March, la fille de treize ans jouée par Angourie Rice, est le vrai coeur moral du film. Plus intelligente, plus courageuse et plus compétente que les deux adultes réunis, et le film ne s'en cache pas. C'est elle qui résout l'enquête pendant que son père vomit dans les toilettes. Shane Black a toujours aimé les enfants dans ses films, le gamin dans Last Action Hero, celui de Iron Man 3 mais jamais il n'avait écrit un personnage jeune avec autant de matière, plus fort et autonome.
Le bide, le streaming, et la revanche
En mai 2016, The Nice Guys est sorti dans un couloir encombré par Captain America: Civil War et X-Men: Apocalypse. Un film R-rated, original, sans franchise ni super-héros, porté par deux acteurs qui n'étaient pas au sommet de leur bankabilité à ce moment-là, Ryan Gosling n'avait pas encore fait La La Land, Russel Crowe n'était plus la machine à hits des années 2000 post-Gladiator, et le marketing de Warner Bros. n'a pas aidé, avec une campagne qui ne savait pas si elle vendait un polar, une comédie ou un film d'action, la catastrophe visible à des lieux.
Ainsi, c'est seulement 62 millions de dollars dans le monde que le duo va récolter. Un semi-bide qui a enterré le projet de suite que Shane Black avait en tête. Mais... sur Netflix, en VOD, en Blu-ray, The Nice Guys a construit sa légende, scène par scène puis réplique par réplique. Aujourd'hui, essayez de trouver une liste « meilleurs films des années 2010 » sans le voir apparaître.

Le cinéma d'action-comédie a du mal à trouver le bon équilibre entre le spectaculaire et l'humain, entre les bastons et les dialogues, la plupart des films du genre sacrifient l'un au profit de l'autre. The Nice Guys ne tombe pas dans le piège. Chaque scène d'action conduit aussi à une scène comique, chaque moment drôle fait avancer l'intrigue, et chaque personnage, même les plus secondaires, a une raison d'être là. Shane Black a mis trente ans de métier dans ce film, et on le perçoit sur chacun de ses plans.




