Seize ans après le plutôt bon The Social Network de David Fincher, le très talentueux Aaron Sorkin s’empare de l’affaire des Facebook Files de 2021, sans Jesse Eisenberg dans le rôle-titre du PDG Mark Zuckerberg mais avec une nouvelle intention, un scénario toujours aussi béton et un trio Mikey Madison, Jeremy Strong et Jeremy Allen White qui fait le travail comme jamais.
Résultat : on obtient un film qui sait avec brio manier dramaturgie, fulgurances scénaristiques et vrai message sociétal en toile de fond. The Social Reckoning n’est pas juste un film grégaire en mode biopic passif : ça se veut rigoureusement incisif sur les mentalités douteuses des gestionnaires de Meta — ex-Facebook — et vient clairement poser les questions de l’ambivalence entre liberté d’expression mais nécessité de contrer l’apologie des contenus violents, de la haine systémique et des fake news.
Cette plongée dans la psychologie des réseaux est excellente parce qu’elle ne met pas en lumière des méchants d’un côté et des gentils de l’autre. On est avant tout dans un jeu de dupes permanent, boosté par la volonté de faire du profit, et The Social Reckoning vient montrer que même les figures les plus froides et calculatrices sont rattrapées par le bon sens dès que la démocratie est en jeu.
Les Facebook Files au cœur d’un scénario en kevlar

La grande force d’Aaron Sorkin, c’est la singularité de son écriture. Les Facebook Files ne sont qu’un élément mince du panier garni.
Pour vous la faire courte : l’affaire provient d’une fuite de milliers de documents internes initiée par une lanceuse d’alerte, Frances Haugen. Les documents montrent notamment que les algorithmes et systèmes de recommandation de Facebook pouvaient pousser les utilisateurs vers des contenus extrêmes, voire violents, avec des garde-fous jugés insuffisants. Le long-métrage parle notamment de la dissolution de la Civic Integrity Team chez Facebook après l’élection de 2020. Mais tout ça est enveloppé dans un contexte social et politique violent : les désinformations liées au Covid-19, les prises de parole de Donald Trump contestant le résultat de l’élection avant l’attaque du Capitole et les algorithmes qui viennent tout exploser.
Dans une aube nouvelle où Internet est gangréné par l’IA, difficile de ne pas être touché par la suprématie vilaine des réseaux sociaux et de ces grands groupes. Typiquement, Facebook a failli nous tuer il y a quelques années en propulsant moins les articles de presse tels que les nôtres, forçant ainsi notre capacité à redéfinir notre écosystème. The Social Reckoning met en exergue cette peur fameuse que des grands groupes ont juste à appuyer sur un bouton pour vous éteindre médiatiquement ou même vous propulser sous les feux de la rampe.
En gros, c’est ça ce long-métrage : une articulation faite avec minutie de très nombreuses thématiques actuelles, jamais fagocitées par des moments qui n’ont pas lieu d’être. Aaron Sorkin est un dialoguiste de talent, jamais avare de bons moments, proposant toujours la citation de concepts clés compréhensibles du public et extrêmement bien documentés. Le boulot est monstrueux puisque dans tout ce travail d’investigation, le scénariste et cinéaste parvient également à faire monter une dramaturgie propre à un film conventionnel pour nous offrir un dernier acte intense qui aurait largement mérité de se couper au très gros climax puisque l’épilogue fonctionne moins bien.
Jeremy Strong est saisissant en Mark Zuckerberg

Mikey Madison revient en force après deux ans d’absence au cinéma depuis son Oscar et sa performance dans Anora et prouve largement qu’elle peut être une très grande actrice de demain.
Jeremy Strong est, lui, saisissant en Mark Zuckerberg, avec le visage impassible, livide et froid qu’on attendait du PDG de Meta. J’irais même jusqu’à dire qu’il est cent fois meilleur que Jesse Eisenberg — qu’Aaron Sorkin n’a pas réussi à convaincre pour rempiler. Jesse Eisenberg faisait du Jesse Eisenberg, Jeremy Strong fait du Mark Zuckerberg.
En résumé, on a un très grand film, bien servi par un scénario en kevlar. S’il faut souligner un seul défaut, l’épilogue post-événements du Capitole est complètement foiré d’un point de vue dramaturgie, ce qui est vraiment dommageable. À voir, c’est un devoir. On attend maintenant le film sur OpenAI.


