Un engrenage de onze jours

Tourné dans le plus grand des secrets, Vincent Garenq, spécialiste des thrillers judiciaires, a mis en boîte “L’abandon” avec Antoine Reinartz, un film rigoureusement difficile et pour cause : C’est un long-métrage retraçant les derniers jours de Samuel Paty, enseignant assassiné par un terroriste islamiste le 16 Octobre 2020 alors qu’il sortait de son collège de Conflans Sainte-Honorine.
La raison ? Avec une approche pédagogique prudente lors d’un cours sur la liberté d’expression, il a présenté les caricatures de Charlie Hebdo de Mahomet - et a proposé aux collégiens présents à son cours de détourner les yeux si cela les heurtaient dans leurs convictions ou de sortir une à deux minutes de son cours accompagné d’une AED. Une situation en apparence anodine qui va créer un imbroglio avec une élève et sa famille, faire monter en pression la situation dans un engrenage abominable de onze jours, ce qui va mener à l’assassinat de l’enseignant.
Une retranscription clinique face à la polémique

Le film fait déjà polémique à sa sortie, beaucoup reprochant sa sortie dans ce climat actuel où la société française est plus que fracturée. Certains reprochent au film qu’il pointe du doigt les musulmans dans leur ensemble - c'est dire à quel point les accusateurs n’ont rien compris à l’approche de l’Abandon. En étant clinique, brutal, sans surjeu, sans artifices de réalisations superflus, le film impacte. C’est une retranscription brutale, découpée à la loupe, de onze jours où Samuel Paty a été lâché par tout le monde : hiérarchie (sauf sa directrice), forces de l’ordre, institution.
Le film retranscrit très bien l’engrenage véhiculé par une seule famille et non par une communauté générale. Ce que les gens reprochent au film est typiquement ce qu’il a désamorcé pendant ces 110 minutes. En début de film, une jeune élève est choquée par les caricatures, Samuel Paty appelle la maman pour détailler précisément son approche pédagogique, la situation est réglée. Plus tard dans le film, beaucoup de parents d’élèves - musulmans et non-musulmans prennent la défense du professeur. Certains somment même la famille à l’origine de la cabale d’arrêter tout ça. Cette affaire est présentée dans le film comme un mensonge d’ado devenu une dénonciation calomnieuse qui s’est ensuite enflammée par la récupération de groupuscules islamistes et le boom des réseaux sociaux - par ailleurs présentés justement comme un terreau de menaces non-régulé, ce qui est encore le cas aujourd’hui.
Un film d'utilité publique

Clinique est le mot juste pour ce long-métrage : Il se concentre sur les faits, rien que les faits, et ne romance rien du tout. C’est brutal, intense et ça vous laisse la boule au ventre. C’est un film d’utilité publique parce qu’il ne stigmatise personne, il met juste le doigt sur le malaise de notre société, où chacun se toise du regard, s’enferme dans ses convictions et se perd dans l’enfer des réseaux sociaux qui est probablement le décorum le plus dangereux dans notre société actuelle.
L’abandon s’impose également une pudeur de tous instants mais suffit à vous marquer l’esprit. L’assassinat ne veut pas sonner dans le spectacle mais reste suffisamment traumatisant pour vous laisser un plan précis du film en tête, qui vous marque avec vigueur puisqu’il sonne le glas de onze jours de cabale douloureuse. Ce long-métrage est donc singulier, difficilement apprivoisable mais qui sait marquer les esprits. Il fait cogiter, réfléchir. Et il aura ce pouvoir là en tout cas chez moi plusieurs semaines après son visionnage. Il me convainc néanmoins sur une maxime : Plus jamais ça.
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