Johnny Depp n'a jamais été aussi bon que dans Blow, le film de Ted Demme sorti chez nous le 19 septembre 2001, huit jours après les attentats du 11 septembre, devant 244 298 spectateurs à peine. Vingt-cinq ans plus tard, je cherche encore dans sa filmographie un rôle où il se montre aussi nu. Deux ans avant Jack Sparrow et la longue parade de personnages excentriques qui a suivi, il joue George Jung, un gamin de Weymouth, près de Boston, devenu l'un des grands importateurs américains du cartel de Medellín avant de perdre absolument tout.

Le rôle est complexe, il oblige l'acteur à traverser près d’une trentaine d'année de la vie d'un homme, du jeune dealer insouciant de la Californie des années 60 au type épaissi et brisé des années 90. Depp ne force jamais le trait. Il joue la séduction facile du début avec une décontraction de gosse qui découvre que le monde lui ouvre ses portes, puis il laisse la fatigue gagner le corps et le regard sans jamais réclamer notre pitié. Aucune grimace, aucun tic ne s'interpose entre lui et ce type ordinaire qui a cru pouvoir tout avoir, quelque part entre ici et les plages de rêves à Miami. Je le trouve au sommet de son art précisément parce qu'il disparaît derrière George Jung, alors que la décennie suivante le verra de plus en plus souvent disparaître derrière le maquillage des grands blockbusters avant d’être lui aussi, trahi puis trainé dans la bout.
Un fils, un père et Ray Liotta

Le cœur du film ne bat ni à Miami ni en Colombie, mais dans la maison familiale du Massachusetts. Ray Liotta y joue Fred Jung, petit entrepreneur honnête dont la faillite marque l'enfance de George, face à une Rachel Griffiths glaçante dans le rôle de la mère avide d’argent et dépourvu d’amour franche. Voir l'interprète d'Henry Hill, le truand des Affranchis, passer de l'autre côté pour camper l'homme droit que la vie a usé me bouleverse encore plus. Sa réplique la plus célèbre, prononcée à la sortie de la banque, « L'argent n'est pas réel, George. Ça n'a pas d'importance. Ça semble juste en avoir. Le fils ne la comprendra que trop tard. Ray Liotta nous a quitté depuis, mais nous continuerons d’écrire et parler de lui encore longtemps, il est un sans faute dans le registre et un nom qui rappelle la nostalgie à son plus humble apparat.
Ce duo est sans doute ce que Blow nous offre dE plus bouleversant. Tout ce que George amasse puis perd, les millions comme les amis, ne sont rien à côté de ce lien qu'il abîme sans le vouloir, puis qu'il voit se rejouer avec sa propre fille. Liotta est mort le 26 mai 2022, à 67 ans. Ce rôle de père doux et désarmé me paraît aujourd'hui l'un des plus beaux de sa carrière, bien plus que les flics et les truands qu'on lui a confiés à la chaîne.

Autour d'eux, Penélope Cruz joue Mirtha, l'épouse colombienne aussi flamboyante qu'instable. L'actrice retrouvera le cartel de Medellín seize ans plus tard face à Javier Bardem, dans le film Escobar. Franka Potente, révélée par Cours, Lola, cours, prête sa douceur à Barbara, la petite amie hôtesse de l'air, tandis que Paul Reubens s'amuse visiblement dans la peau de Derek Foreal, coiffeur et dealer de Los Angeles.
La fête des années 70, puis la gueule de bois

Ted Demme, qui avait signé The Ref et Beautiful Girls, filme l'ascension de George comme une fête que personne ne veut voir finir, avant de laisser la chute s'installer sans effet de manche. La critique américaine avait accueilli le film tièdement, en lui reprochant surtout une fin trop sentimentale. Je pense tout l'inverse, cette mélancolie donne au récit sa raison d'être. Le film suit un intermédiaire, un homme moyen qui a laissé filer absolument tout, et sa seule richesse, celle qu’il trahi malgré lui, alors que Jung est trahi tant de foi, il est bien plus qu'un parrain de la drogue.
La bande originale fait le reste. Demme puise dans le rock et la soul des années 50 aux années 70, des Rolling Stones (Can't You Hear Me Knocking) à Cream, de Manfred Mann's Earth Band à Bob Dylan, sans oublier le That Smell de Lynyrd Skynyrd, une chanson écrite contre les ravages de la drogue au sein du groupe lui-même. Le score de Graeme Revell fait le lien entre ces morceaux sans jamais les écraser. Je connais peu de films où une compilation de tubes sert à ce point le récit au lieu de le décorer.
Le vrai George Jung avait passé de longues heures avec Demme et Depp avant le tournage. Il a raconté au Hollywood Reporter qu'il avait d'abord cru que le flic infiltré de 21 Jump Street ne pourrait pas le jouer, avant de changer d'avis en voyant l'acteur se battre pour que son histoire échappe aux enjolivures hollywoodiennes. Sorti de prison en 2014, il est mort le 5 mai 2021 à Weymouth, sa ville natale, à 78 ans. Ted Demme n'a pas eu le temps de voir son film vieillir, puisqu'il est mort d'une crise cardiaque le 13 janvier 2002, à 38 ans. Blow reste son dernier long métrage de fiction, et quel adieu.
Johnny Depp partira ensuite vers les Caraïbes, puis vers une décennie de rôles à chapeau, jusqu'au divorce brutal avec Disney. Son retour annoncé en Ebenezer Scrooge, chez Ti West, promet un nouveau personnage de composition. J'aimerais tant le revoir un jour dans un rôle aussi simple et aussi habité que celui de George Jung. En attendant, Blow se loue ou s'achète en numérique sur Apple TV et Prime Video. Il mérite largement ses deux heures.




