Si on s’est autant coltiné l’évolution du box-office du diptyque La Bataille de Gaulle, rassurez-vous, on a presque terminé. Il mérite un focus tout particulier parce qu’il représente un cas d’école assez rare dans notre écosystème cinématographique français.
On peut clairement parler de très gros blockbusters à la française, représentant un investissement d’environ 74 à 75 millions d’euros au cumulé pour signer plus de cinq heures de long-métrage. Un financement massif et forcément risqué pour Pathé, qui a pourtant l’habitude de ces énormes productions. À titre de comparaison, Astérix et Obélix : L’Empire du Milieu, qui est nul même si on a essayé de le défendre, avait coûté environ 65 millions d’euros. Le diptyque des Trois Mousquetaires a coûté près de 72 millions d’euros et Le Comte de Monte-Cristo autour de 42 millions, avec des fortunes diverses.
Forcément, le pari était total parce que Monte-Cristo, assurément l’œuvre qui a le mieux performé parmi la bande des projets chers de Pathé, était calibré pour toucher tous les publics. Il a également eu une viralité assez impressionnante sur les réseaux sociaux, et notamment TikTok. La donne était un peu plus complexe pour La Bataille de Gaulle, qui faisait office de film historique davantage susceptible, sur le papier, de séduire un public plus âgé. Il aura fallu que Pathé apprenne à faire de la com’ de jeune, quitte à faire passer le film pour des trucs qu’il n’est pas — ci-gît la promotion absurde d’une romance entre Churchill et De Gaulle.
La stratégie s’est d’ailleurs progressivement tournée vers un public plus jeune, avec notamment des opérations autour d’Inoxtag et des projections ciblées. Le Général et ses ouailles se seront néanmoins sauvés les miches grâce à un bouche-à-oreille stratosphérique. Il y en a eu, des trajectoires sinueuses et singulières de films au box-office, mais rarement comme ça.
Une remontada que personne n’avait vraiment vue venir

Prenons La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer et son histoire.
Lors de sa sortie le 3 juin : environ 388 000 entrées. Aïe, coup dur pour Charles. Semaine 2 : autour de 231 000 entrées. Le film prend une trajectoire de chute classique pour un blockbuster à la française. Semaine 3 : environ 271 000 entrées. Mini-miracle en cours. Semaine 4 : environ 464 000 entrées, boostées par la Fête du Cinéma et l’arrivée anticipée de J’écris ton nom, avancée par Pathé. La dynamique est effectivement assez dingue : après avoir perdu environ 40 % de son public en deuxième semaine, le premier film a progressé de 17 % en troisième, puis de 114 % la semaine suivante. Semaine 5 : 291 000 entrées. Semaine 6 : 284 000. Semaine 7 : 202 000… Des maintiens exemplaires, que ce soit pour L’Âge de fer ou J’écris ton nom.
Aujourd’hui, on tourne autour de 2,6 millions d’entrées pour le premier et 2,1 millions pour le second. Les dernières semaines restent d’ailleurs particulièrement solides : Boxoffice Pro relevait encore des reculs très faibles pour les deux films début août et seulement -14 % pour L’Âge de fer sur la semaine du 5 au 11 août. Au total, c’est donc environ 4,7 millions de tickets cumulés sur les deux films — et non pas forcément 4,7 millions de personnes différentes, puisque certains ont évidemment vu les deux.
Et quand on vous parle de trajectoire singulière, rendez-vous compte que la septième semaine du premier film correspond quasiment à sa deuxième. Personne ne l’avait vu venir. Pour le moment, on va donc tabler sur ce chiffre. Même si L’Âge de fer et J’écris ton nom n’ont pas encore clôturé leur exploitation, on peut imaginer autour de 3 millions d’entrées pour le premier et entre 2,5 et 2,7 millions pour le second.
Ce ne sont que des projections. Mais calculer la rentabilité à partir des 4,7 millions cumulés actuels va nous permettre d’avoir un premier vrai aperçu. Pour rappel, ces chiffres sont une estimation, pas de vrais trucs sortis directement de la comptabilité de Pathé. Il est en effet impossible de quantifier exactement les recettes finales d’un film sans connaître les contrats, les différents investisseurs, la répartition des droits et combien ils sont dans tout ce tintouin. Mais on va essayer de tout gratter.
4,7 millions d’entrées : combien cela rapporte réellement ?

En 2025, la recette moyenne par entrée était d’environ 7,42 euros selon les chiffres du CNC, rapportés par Le Parisien.
On serait donc, avec 4,7 millions d’entrées cumulées, sur environ 34,87 millions d’euros dépensés aux guichets pour les deux films.
Vous connaissez mon refrain quand j’ai plongé le tarin dans les rentabilités de Valérian, Black Phone 2 ou Marsupilami : les recettes ne vont évidemment pas toutes dans la poche du producteur ou du distributeur.
Il faut prendre en compte la TVA, la TSA, les droits musicaux, la part de l’exploitant, puis toute la mécanique contractuelle du distributeur. Le taux de location entre la salle et le distributeur varie énormément. Lucy Finance estime néanmoins que, pour un film adulte principalement exploité en multiplexe, la recette brute distributeur unitaire se situe autour de 2,70 euros par entrée. La même étude rappelle que cette somme varie en fonction du prix des billets, des abonnements, des réductions et d’opérations comme la Fête du Cinéma.
Si on applique simplement cette moyenne à nos chiffres actuels :
L’Âge de fer : 2,6 millions × 2,70 € = environ 7,02 millions d’euros de recette brute distributeur.
J’écris ton nom : 2,1 millions × 2,70 € = environ 5,67 millions d’euros.
Soit autour de 12,69 millions d’euros cumulés. Vous vous direz naturellement : c’est un fiasco. Ils récupèrent 12,69 millions sur 75. C’est beaucoup plus compliqué que ça.
Déjà, les 74-75 millions correspondent au budget de production du diptyque. Les dépenses de sortie et de distribution viennent en supplément. Le CNC estimait, dans une étude portant sur les films sortis en 2022, que les frais d’édition représentaient en moyenne 8,3 % du coût définitif pour les films ayant coûté au moins 15 millions d’euros. Ces frais regroupent notamment les achats d’espaces publicitaires, la promotion, le matériel publicitaire et les frais techniques.
Si on appliquait mécaniquement ce ratio au diptyque — ce qui reste une approximation, pas les comptes de Pathé —, on serait autour de 6,5 à 7 millions d’euros supplémentaires. Voilà donc ce que représentaient ces nouveaux millions qui me faisaient mal au crâne : principalement les frais d’édition et de distribution, dont une grosse partie correspond aujourd’hui à la promotion et à l’achat d’espaces publicitaires. Ce n’est pas simplement « payer pour que le film soit diffusé ».
Pathé n’a surtout pas financé 75 millions d’euros tout seul

Et c’est là que le raisonnement « 75 millions de budget contre 12,69 millions récupérés dans les salles françaises = catastrophe industrielle » commence sérieusement à prendre l’eau.
Ce qui sauve les miches de Charles, c’est le nombre gargantuesque de participants au financement. Pathé mentionne officiellement la participation de Canal+, Disney+, TF1, TMC, Sofitvciné 11 et 12, Indéfilms 12, Cinémage 18 et 19, SG Image 2022, du Tax Shelter belge, de Wallimage, ainsi que des crédits d’impôt québécois et canadiens.
À cela s’ajoutent notamment les régions Île-de-France, Provence-Alpes-Côte d’Azur et Normandie, le CNC et le soutien à la production cinématographique du Maroc. Côté coproducteurs et structures associées, on retrouve notamment TF1 Films Production, Logical Content Ventures, Belvédère, Ness Films, Beside Productions, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, Aonia Ventures, Laurent Dassault Rond-Point, Ouroboros Entertainment ou encore Stags Participations.
Donc non : Pathé n’a pas sorti 75 millions d’euros de sa poche tout seul. Et ceux qui ont commencé à hurler « Au secours, catastrophe » lors de la deuxième semaine de L’Âge de fer (certains influenceurs ciné) en regardant simplement le rapport « entrées / budget » ont oublié une énorme partie de la mécanique.
Et là, on se heurte néanmoins à un problème de taille : le plan de financement détaillé de La Bataille de Gaulle n’est pas public. On ne sait pas combien Pathé a réellement exposé de son propre capital, combien les préachats des chaînes et plateformes représentent, quels montants ont été apportés par les coproducteurs ou les SOFICA, ni quelle part des dépenses a été compensée par les différents crédits d’impôt.
Donc impossible de sortir un chiffre magique en disant : « Pathé a réellement risqué 40, 30 ou 20 millions. » Ce serait du doigt mouillé - on est encore dans de l'estimatif. Il est probable que le studio ne communique par sur son bilan avant un long moment, comme Europacorp l'avait fait pour Valérian en gros.
En revanche, on peut relativiser la prise de risque. Le CNC rappelle que le modèle français repose sur de nombreuses sources de financement et que les revenus finaux sont ensuite partagés entre producteurs français et étrangers, coproducteurs TV, SOFICA et éventuellement talents. Il insiste également sur la nécessité de prendre en compte l’ensemble du cycle d’exploitation d’un film avant de juger sa rentabilité.
Autrement dit — j’ai toujours mal au crâne —, le coût de fabrication du diptyque ne correspond pas au capital réellement exposé par Pathé seul. Attention aussi à ne pas compter deux fois certains revenus : les participations de Canal+, Disney+, TF1 ou TMC font déjà partie du financement du projet. On ne peut donc pas considérer automatiquement leurs futures diffusions comme un gros tas d’argent entièrement nouveau qui tomberait du ciel s'ils étaient amenés à diffuser le long-métrage à la TV ou en streaming. Vu que Disney+ est impliqué, il semble probable que Netflix, Amazon Prime ou Apple puisse s'asseoir sur la perspective de voir le film dans leur catalogue.
Alors, La Bataille de Gaulle est-il rentable ?

Et c’est ce qui fait que donner une tendance nette sur le box-office d’un film encore en salles peut créer des nœuds au cerveau.
Tout n’est pas fini pour Leclerc, De Gaulle et Jean Moulin. Il reste notamment le marché international. Et ce n’est pas anecdotique : selon l’étude économique publiée par le CNC en juin 2026, les salles internationales génèrent en moyenne 36 % des recettes totales des films français étudiés et huit films français sur dix y trouvent une source de revenus.
Pathé a d’ailleurs préparé une exploitation internationale particulière pour La Bataille de Gaulle, avec la possibilité de commercialiser le diptyque sous la forme d’une mini-série de six épisodes auprès des diffuseurs étrangers. Il restera également la VOD, la vidéo physique, les exploitations télévisuelles et les plateformes. Là encore, le CNC rappelle que 90 % des recettes d’un film sont généralement réalisées au cours de ses deux premières années, mais que neuf films sur dix continuent encore à générer des recettes dix ans après leur sortie. Et oui, l'industrie du cinéma c'est pas que les salles, c'est du merchandising total sous toutes ses coutures. Seule ombre avec la Bataille de Gaulle : contrairement à Star Wars qui a pu éponger les dettes de The Mandalorian et Grogu en vendant des mini-Grogus en peluche, on ne verra pas des Charles de Gaulle en peluche.
Comme je l’ai également rappelé plus tôt, le parcours du diptyque n’est pas terminé et pourrait se conclure autour des 5,5 millions d’entrées cumulées.

En résumé, on ne peut absolument pas démontrer aujourd’hui que La Bataille de Gaulle est bénéficiaire. Mais on peut dire autre chose.
Quand tout le monde donnait le diptyque pour mort lors de la deuxième semaine de L’Âge de fer, et comme indiqué dans notre tout premier article, il y a eu un sauvetage miraculeux des films par le bouche-à-oreille, permettant d’atteindre des scores tout à fait honorables et de se rapprocher de la trajectoire des Trois Mousquetaires.
On est donc, au final, dans un boulevard assez vaseux où le diptyque a considérablement sécurisé ses arrières grâce à sa remontada en salles françaises et s’est construit une base beaucoup plus saine pour poursuivre son exploitation à l’international, sur les plateformes et sur les supports numériques ou physiques.
Et quand on sera en 2027, probablement, on devrait avoir un bien meilleur aperçu des conclusions à tirer. Mais retenez néanmoins ça : plus que les chiffres, De Gaulle a respecté cette barre des 2,5 millions d’entrées que je lui avais donnée comme seuil charnière pour limiter la casse de son lourd investissement et rendre son existence post-exploitation dans les salles françaises beaucoup moins difficile. Et comme les deux films sont bons — surtout le deuxième —, c’est tout le mal qu’on souhaite au diptyque.




