Clint Eastwood a fêté ses 96 ans le 31 mai, et quelques jours plus tard son fils Kyle lâchait, au détour d'un concert à Amiens, que le patriarche avait raccroché. Rien d'officiel, l'entourage n'a pas confirmé, mais à cet âge peu de doute subsiste, fort naturellement.
Si c'est vraiment la fin, alors l'une des plus longues carrières de l'histoire d'Hollywood vient de se refermer en silence, à l'image de l'homme. Sept décennies, une cinquantaine de films devant et derrière la caméra, quatre Oscars.
D'icône du western à cinéaste majeur

Au départ, personne n'aurait parié sur le réalisateur. Clint Eastwood, dans les années 1960, c'est d'abord une silhouette, le poncho et le cigarillo de l'Homme sans nom dans la trilogie du dollar de Sergio Leone. Puis l'imperméable et le Magnum de l'inspecteur Harry Callahan, flic expéditif qui a défini tout un pan du cinéma d'action américain. Une star, oui, mais longtemps cantonnée à son image de dur taiseux, que la critique a regardée de haut pendant des années.
Le basculement, il l'opère en passant lui-même derrière la caméra, patiemment, film après film, jusqu'à imposer une signature. Un cinéma sec, classique, sans gras ni esbroufe, qui fait confiance au récit et aux visages plutôt qu'aux effets. En 1992, Impitoyable rafle l'Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur, et règle leur compte au mythe du western héroïque qu'il avait lui-même incarné. À plus de soixante ans, l'acteur qu'on prenait pour une simple gâchette devenait l'un des derniers grands classiques vivants.
Cinq films pour mesurer le bonhomme
Réduire une telle filmographie à une poignée de titres relève de l'injustice, mais s'il fallait faire découvrir l'immense Clint Eastwood à quelqu'un, on commencerait par ceux-là.
Impitoyable (1992)

Difficile de viser plus haut dans sa filmographie. Un ancien tueur rangé des armes que la misère force à reprendre du service, dans un Far West boueux, fatigué, vidé de toute gloire. Clint Eastwood y démonte la violence qu'il avait passé trente ans à glorifier, pour signer le western le plus lucide jamais tourné sur sa propre légende. Quatre Oscars à l'arrivée, et un classique instantané.
Million Dollar Baby (2004)

Un entraîneur de boxe usé, une combattante qui refuse d'abandonner, et un dernier acte qui vous coupe les jambes. Clint Eastwood y filme la transmission, la dignité et la mort avec une pudeur déchirante. Deuxième doublé meilleur film et meilleur réalisateur aux Oscars. On en sort lessivé, et on lui en veut presque de frapper aussi juste.
Mystic River (2003)

Trois gamins de Boston, un drame d'enfance, trente ans plus tard un meurtre qui rouvre la plaie. Porté par Sean Penn et Tim Robbins, tous deux oscarisés, c'est le drame le plus noir de sa carrière, une tragédie sur la culpabilité et la vengeance qui ne laisse personne indemne.
Gran Torino (2008)

Clint Eastwood acteur dans ce qu'il a de plus iconique, un vétéran de Corée raciste et bourru qui se prend d'affection pour ses voisins Hmong. Le film aurait pu virer au prêchi-prêcha, il évite tous les pièges grâce à un humour grinçant et une fin d'une justesse rare. Le grognement le plus célèbre du cinéma des années 2000, on le lui doit.
Sur la route de Madison (1995)

On l'attendait sur le western et le polar, il a livré l'une des plus belles histoires d'amour du cinéma américain. Face à Meryl Streep, Clint Eastwood filme quatre jours d'une passion impossible avec une délicatesse qu'on ne soupçonnait pas chez l'homme au Magnum. La preuve qu'il pouvait tout faire, et bien.
Le réalisateur qu'Hollywood a fini par maltraiter

Reste une vraie rancœur, sur la manière dont l'industrie l'a traité ses dernières années. Clint Eastwood n'a jamais cessé de tourner, à un rythme que des cinéastes de quarante ans jalouseraient, certains de ces films tardifs valaient largement le détour. Son dernier en date, Juré n°2, un thriller judiciaire que Warner a sacrifié en le balançant sur une trentaine d'écrans avant de l'enterrer sur Max, alors qu'il s'agissait de son meilleur film depuis longtemps. Un gâchis pour ce qui restera peut-être son testament de cinéaste.
Tout n'a pas été irréprochable, loin de là. Le 15h17 pour Paris et La Mule ont montré un cinéaste parfois en pilotage automatique. Mais à chaque fois qu'on l'enterrait un peu vite, il revenait nous cueillir, comme avec ce Cas Richard Jewell qui l'a ramené au sommet, portrait bouleversant d'un innocent broyé par le FBI et les médias. Devant la caméra, on ne l'avait plus revu depuis Cry Macho en 2021.

Alors si cette retraite à 96 ans se confirme, on ne va pas pleurer une carrière inachevée, parce qu'il n'y a rien d'inachevé là-dedans.
Clint Eastwood a tout donné pour le cinéma, et au monde, a rempli trois vies de cinéaste, et a su rester pertinent un demi-siècle durant. On aurait juste aimé qu'Hollywood lui offre une sortie à la hauteur, un dernier film traité avec les honneurs plutôt qu'expédié sur une plateforme.
Quel Eastwood gardez-vous en mémoire, vous ? Le justicier au Magnum, le cow-boy fatigué d'Impitoyable, ou le vieil homme bourru de Gran Torino ?




