Ragnar Lothbrok est sur un char, en route vers la fosse aux serpents, à une journée de marche vers la mort, son choix. Devant lui, le charretier qui, quelque part sur le trajet au fil des kilomètres, prend la forme du devin, aveugle, surgissant comme s'il avait toujours été là. Ragnar lui parle de destin, des dieux, de ce qui l'attend de l'autre côté. « Je suis le maître de mon destin. »

La phrase tombe avec une certitude totale, c'est bien là le plus grand succès de Ragnar, la maîtrise de sa destinée, alors que son peuple est intimement persuadé que seuls les Dieux guident leurs pas. Et quand Ragnar lui dit « qu'est-ce que t'as dit ? », après avoir entendu le voyant, lui dire qu'il a marché dans les profondeurs de la mort, cherchant une signification, s'étant peut-être trompé... c'est le charretier qui répond, les yeux sur la route, "mais je n'ai rien dit". Vision ou réalité, prophétie ou délire d'un homme qui va mourir, la série ne tranche pas, et c'est dans ce flou que Travis Fimmel livre l'une des performances de sa vie.
Ragnar et Ecbert : la dualité aux sommets de toutes les batailles
Michael Hirst, le créateur de Vikings, a eu beaucoup d'idées discutables au fil des saisons, des arcs qui traînent, des personnages qui tournent en rond, une deuxième moitié de série qui ne retrouve jamais la hauteur de la première. Mais les scènes entre Ragnar et Ecbert dans la saison 4, vont bien au-delà de l'écriture basique, elles capturent toute la profondeur du soin apporté à l'écriture de ces deux personnages. Deux souverains qui se respectent profondément, qui savent pertinemment que l'un va envoyer l'autre à la mort, et qui choisissent de passer leurs dernières heures ensemble à discuter de philosophie et de foi comme deux vieux amis qui ont traversé le temps et sont aujourd'hui dépassés par leur époque.

Linus Roache, dans le rôle d'Ecbert, est formidable. Il joue un roi chrétien rongé par le doute, fasciné par la culture païenne de Ragnar, tiraillé entre son devoir politique, de livrer Ragnar au roi Aelle, pour le laisser mourir et son affection sincère pour cet homme qui voit le monde autrement. Leur relation est la plus riche de toute la série, plus complexe que Ragnar et Lagertha, plus profonde que Ragnar et Athelstan. Parce qu'entre Ragnar et Ecbert, il n'y a ni amour ni amitié au sens classique, mais une reconnaissance mutuelle de deux esprits trop grands pour le monde dans lequel ils vivent, qui se trouvent par-delà les lignes ennemies.
Et Ragnar ne le sait que trop bien. Il sait qu'Ecbert va le trahir, parce que c'est exactement ce qu'il veut et qu'il doit faire à ce moment. Les grandes fresques médiévales aiment les complots et les trahisons, mais dans Vikings, la trahison est consentie, orchestrée par la victime en personne. Ragnar a besoin de mourir en Angleterre pour que ses fils lèvent la plus grande armée viking jamais vue et ravagent le pays. Sa mort n'est pas une défaite, elle devient la partie d'un plan, un sacrifice stratégique déguisé en capitulation.
Travis Fimmel, ou l'acteur qui jouait avec ses yeux
On pourrait écrire un livre entier sur ce que Travis Fimmel fait avec son visage dans les derniers épisodes de Ragnar. Ce type est arrivé dans Vikings comme ancien mannequin de Calvin Klein dont personne n'avait entendu parler et il a construit un personnage parmi les plus fascinants de l'histoire de la télévision, plan par plan, tic par tic, regard par regard, il incarne l'essence même de la profondeur du jeu d'acteur, c'est de l'art pur.

Il y a ce truc que Travis Fimmel fait avec ses yeux, ce basculement imperceptible entre le sourire de dément et la gravité absolue, parfois dans le même plan, dans un battement de secondes. Quand Ragnar parle à Ecbert de la mort, son regard ne communique pas le fond de sa pensée. On ne sait jamais si Ragnar ment, s'il croit ce qu'il dit, ou s'il a dépassé un stade où la distinction entre vérité et mensonge n'a plus de sens. Travis Fimmel joue tout ça en même temps, sans fausse note.
La scène de la fosse aux serpents, saison 4 épisode 15 est un moment de bravoure qu'on peut revoir cinquante fois. Ragnar, jeté dans la fosse par le roi Aelle, récite sa dernière tirade pendant que les serpents le mordent.
Comme les petits porcelets vont couiner quand ils apprendront comment le vieux sanglier a souffert.
Travis Fimmel joue cette scène avec une physicalité et une vérité émotionnelle qui dépassent largement ce qu'on attendrait d'une série historique produite par History.
Les prophéties, ou l'art de mentir en disant vrai
Un des fils les plus malins de Vikings, c'est la manière dont la série joue avec les prophéties. Le Voyant annonce des événements à Ragnar tout au long de la série, des victoires, des trahisons, des visions à venir et Ragnar passe son temps à se demander s'il doit y croire. Il oscille entre la foi aveugle dans ses dieux, la curiosité pour le christianisme (héritage de son amitié avec Athelstan), et un athéisme pragmatique qui le pousse à tout remettre en question.
Et c'est là que la série devient franchement brillante, les prophéties se réalisent toujours, mais jamais comme on l'attend. Le Voyant avait prédit que Ragnar serait un roi légendaire dont les fils changeraient le monde, et c'est vrai, mais Ragnar doit mourir misérablement dans une fosse pour que cette prophétie s'accomplisse. La gloire passe par l'humiliation de ce Dieu-Vivant pour son peuple.

Le destin se réalise par le sacrifice volontaire. « Je suis le maître de mon destin » n'est pas une négation de la prophétie, c'est sa compréhension ultime, Ragnar choisit sciemment d'aller vers la mort que le destin lui a préparée, et en la choisissant, il la transforme en victoire. Une victoire par le choix, ce n'est pas les Dieux, ni les prophéties, mais bien lui, Roi déchu, ancien fermier, qui se destine à mourir de la main des Rois d'Angleterre pour faire de sa mort la vengeance de ses desseins.
Les séries médiévales actuelles cherchent encore cette profondeur dans l'écriture de leurs personnages, cette ambiguïté entre le sacré et le politique, entre la foi et la stratégie. Vikings l'avait trouvée au sommet de son art dans cette quatrième saison, concentrée dans un seul personnage et portée par un seul acteur.
La confusion totale
Le paradoxe avec la mort de Ragnar, c'est qu'on ne sait toujours pas ce qu'il croit au moment de mourir. Il parle d'Odin, il parle du paradis chrétien, il mélange tout et la série ne délibère jamais. Est-ce que Ragnar voit le Valhalla en mourant ? Est-ce qu'il voit le néant ? Est-ce qu'il s'en fiche royalement, parce que ce qui comptait n'a jamais été l'après mais la manière ? Michael Hirst laisse cette question ouverte, et c'est le plus beau cadeau qu'il pouvait faire à son personnage, et à ses fans.

Parce que Ragnar Lothbrok n'a jamais été croyant ou athée, mais un chercheur, en quête de réponses que ni les prêtres, ni les guerriers, ni les rois ne pouvaient lui offrir. Sa confusion n'a jamais été le symbole d'une faiblesse d'écriture, c'est tout le propos. Dans un monde où tout le monde prétend savoir ce qui les attend après la mort, Ragnar est bien le seul à être honnête, il ne sait pas, ce qui ne l'empêchera pas de marcher vers la fosse avec le sourire.

Travis Fimmel a depuis rejoint d'autres projets ambitieux, notamment Dune: Prophecy pour HBO, mais je doute qu'il retrouve un jour un rôle aussi parfaitement taillé pour son registre. Ragnar était le personnage d'une carrière, un roi-vagabond, mi-fou mi-sage, dont la mort reste gravée dans la mémoire de tous ceux qui l'ont vue.
La télévision a produit des centaines de morts mémorables depuis The Sopranos. Celle de Ragnar est dans le top 3, même si j'accepte volontiers le débat. Entre Breaking Bad, Ned Stark dans Game of Thrones, Iron Man, Jax dans SoA... Vikings s'est taillé une part... de lion.





