En 1986, le producteur Robert Justman assiste sur le campus de l'UCLA à une lecture de Shakespeare donnée par un comédien anglais que l'Amérique ne connaît pas. Il en sort persuadé d'avoir trouvé le capitaine de la nouvelle série Star Trek. Le comédien s'appelle Patrick Stewart. Il a passé seize ans à la Royal Shakespeare Company. Selon le récit qu'il en a souvent fait, Gene Roddenberry ne voulait pas d'un capitaine chauve. Il a fini par céder.
Patrick Stewart est mort le 28 octobre à 86 ans, chez lui à Los Angeles, des suites d'une maladie d'Alzheimer et d'une démence à corps de Lewy, a annoncé sa famille. Sa mort survient quelques jours après celle de Walter Koenig, le Chekov de la série originale. Nous l'avons aimé en capitaine de l'Enterprise puis en mentor des mutants. Raconter sa vie, c'est un peu raconter la nôtre, celle de générations de geeks qui ont grandi avec sa voix.
Une enfance à Mirfield auprès d'un père violent
Il naît le 13 juillet 1940 à Mirfield, dans le West Riding du Yorkshire. Sa mère, Gladys, travaille comme tisserande. Son père, Alfred, sous-officier dans l'armée britannique pendant la guerre, finira facteur. La maison n'a pas de salle de bains. Le père boit et frappe sa femme.
Patrick Stewart en a souvent parlé publiquement, notamment dans une tribune du Guardian en 2009. L'association britannique Refuge, dont il était ambassadeur, cite toujours son témoignage : « Enfant, j'ai vu ma mère subir des violences à répétition, mais il n'y avait nulle part où aller chercher de l'aide. » Il a mis des années à comprendre qu'Alfred Stewart était revenu du front avec ce qu'on appelle aujourd'hui un syndrome de stress post-traumatique. Il soutenait aussi Combat Stress, qui soigne les anciens combattants. Il disait travailler pour Refuge au nom de sa mère, pour Combat Stress au nom de son père.
Au collège, un professeur d'anglais lui met entre les mains les œuvres complètes de Shakespeare. À 15 ans, il quitte l'école pour devenir reporter dans un journal local, où il écrit aussi des nécrologies. Son patron finit par lui demander de choisir entre le journalisme et le théâtre, qu'il pratique en amateur. Il choisit le théâtre.
Seize ans de Royal Shakespeare Company
Une bourse l'envoie à la Bristol Old Vic Theatre School. Il fait ses débuts professionnels en 1959 dans Cyrano de Bergerac, avec la troupe du Bristol Old Vic. En 1966, il entre à la Royal Shakespeare Company, qu'il ne quittera qu'en 1982, après plus de soixante productions. Il fait ses débuts à Broadway en 1971 dans Le Songe d'une nuit d'été mis en scène par Peter Brook. Antoine et Cléopâtre lui vaut en 1979 son premier Laurence Olivier Award.
Le cinéma, lui, ne lui confie que des seconds rôles. John Boorman en fait le roi Leondegrance, père de Guenièvre, dans Excalibur en 1981, David Lynch le maître d'armes Gurney Halleck de Dune en 1984.
1987, un Anglais à la tête de l'Enterprise

Star Trek: The Next Generation démarre en septembre 1987. Patrick Stewart a 47 ans. Son Jean-Luc Picard n'a rien d'un James T. Kirk. Il préfère la négociation au coup de poing, boit son Earl Grey brûlant, cite Shakespeare à ses officiers et lance ses ordres d'un « Make it so » que les fans répètent encore. Stewart lui impose une autorité tranquille pendant sept saisons, jusqu'en 1994.
Assimilé par les Borg dans Le Meilleur des deux mondes, en 1990, Picard devient Locutus. Il faut attendre la rentrée de septembre pour connaître la suite. La Lumière intérieure, deux ans plus tard, lui fait vivre une existence entière en un épisode. Torturé par un officier cardassien dans Chaîne de commandement, il hurle « There are four lights! », une scène pour laquelle Stewart s'était documenté auprès d'Amnesty International.
Quatre films au cinéma, dont Premier Contact

L'équipage passe ensuite au grand écran avec Star Trek : Générations (1994), Star Trek : Premier Contact (1996), Insurrection (1998) et Nemesis (2002). Premier Contact reste le meilleur des quatre, parce qu'il oppose Picard à la Reine Borg d'Alice Krige et lui offre sa plus belle colère, « The line must be drawn here! », lancée face à une Lily qui le compare au capitaine Achab. Nemesis, échec en salles, clôt la saga cinéma de The Next Generation. Entre deux films, Stewart joue d'ailleurs le vrai Achab dans le téléfilm Moby Dick, en 1998.
Charles Xavier, de Bryan Singer à Logan

En 2000, Bryan Singer lui confie le professeur Charles Xavier dans X-Men, face au Magneto d'Ian McKellen, autre vétéran du théâtre britannique, qui deviendra l'un de ses plus proches amis. Le duo traverse X-Men 2 (2003) et L'Affrontement final (2006). Stewart revient en caméo dans X-Men Origins: Wolverine et Wolverine : Le Combat de l'immortel, puis retrouve son double jeune, James McAvoy, dans Days of Future Past (2014).
Son plus grand Xavier arrive en 2017. James Mangold le montre nonagénaire, caché à la frontière mexicaine, rongé par une maladie dégénérative du cerveau qui rend ses crises mortelles pour son entourage. Logan reste pour nous le meilleur film de super-héros. Stewart y mêle une tendresse et une colère qu'aucun autre film X-Men ne lui avait demandées.
Macbeth, Godot avec Ian McKellen et l'anoblissement
Hollywood ne l'a jamais éloigné des planches. En 2007, Rupert Goold monte avec lui un Macbeth transposé dans une dictature d'inspiration soviétique, joué à Chichester, à Londres puis à Broadway, où il lui vaut en 2008 sa seule nomination aux Tony Awards. Il joue ensuite Claudius face au Hamlet de David Tennant à la Royal Shakespeare Company, un rôle récompensé par un nouvel Olivier. Il en avait déjà reçu un pour A Christmas Carol, son adaptation de Dickens jouée seul en scène, où il incarnait plus de quarante personnages.
En 2009, il retrouve Ian McKellen dans En attendant Godot de Samuel Beckett, dans le West End. Les deux amis reprennent la pièce à Broadway à l'automne 2013, en alternance avec No Man's Land de Harold Pinter. Pendant les répétitions, ils posent en chapeau melon à Times Square aux côtés d'un Elmo costumé, puis au comptoir d'un vieux pub de Manhattan, des photos qui font le tour des réseaux sociaux. Ce sera sa dernière apparition sur une scène de Broadway. Entre-temps, la reine l'a anobli en 2010 pour services rendus à l'art dramatique. Il a aussi été chancelier de l'université de Huddersfield, à quelques kilomètres de Mirfield, de 2004 à 2015.
Refuge, Combat Stress et une convention à Houston
En 2013, à la convention Comicpalooza de Houston, une blogueuse, Heather Skye, l'interroge sur un discours prononcé pour Amnesty International, puis lui confie avoir vécu la même violence. Il rappelle alors que les médecins et les ambulanciers disaient à sa mère qu'elle avait dû provoquer son mari. « Ma mère n'a RIEN fait pour provoquer ça », martèle-t-il. Après l'ovation, il va la serrer dans ses bras.
Sa famille a rappelé dans son message les causes qu'il a défendues toute sa vie : les droits humains, les victimes de violences conjugales, les réfugiés, la santé mentale des anciens combattants et la protection des animaux. Membre du Parti travailliste, il s'était aussi engagé contre le Brexit.
Sunny Ozell, Making It So et le retour de Picard

Il s'est marié trois fois. Avec Sheila Falconer, épousée en 1966, il a eu deux enfants, Daniel et Sophie, avant un divorce en 1990. Son deuxième mariage, avec Wendy Neuss, dure de 2000 à 2003. En 2013, il épouse la chanteuse américaine Sunny Ozell, lors d'une cérémonie célébrée par Ian McKellen. Il est mort auprès d'elle.
Au printemps 2020, pendant le confinement, il lit chaque jour un sonnet de Shakespeare sur les réseaux sociaux, en détournant un dicton de sa mère : « A sonnet a day keeps the doctor away ». De 2020 à 2023, Star Trek: Picard l'a ramené à bord. Les deux premières saisons tâtonnent, mais la troisième réunit enfin l'équipage de The Next Generation pour de vrais adieux.
Ses mémoires, Making It So, paraissent en octobre 2023, sous un titre emprunté à l'ordre fétiche de Picard. Il lui faut près de trois cents pages pour arriver à Star Trek, tant Mirfield et le théâtre occupent le livre. Il y revient aussi sur ses échecs de mari, dont il prend toute la responsabilité.
Charles Xavier dans Avengers: Doomsday, le 16 décembre

Doctor Strange in the Multiverse of Madness l'avait ramené en 2022 dans un caméo expédié en quelques minutes. Il reprend le fauteuil de Xavier dans Avengers: Doomsday, aux côtés d'Ian McKellen de nouveau en Magneto, un retour qui doit, à nos yeux, racheter Doctor Strange 2. Le film sort le 16 décembre en France.
Pour annoncer sa mort, sa famille a choisi une phrase de Making It So sur son personnage le plus célèbre : « Comme moi, Jean-Luc a vécu une vie inhabituelle, qui l'a mené bien au-delà des limites de l'expérience humaine ordinaire. » Cette vie l'a mené jusque dans nos salons, chaque semaine, pendant des années. C'est là que nous le garderons. Merci, Sir Patrick.

