Il paraît que La Colère des Titans mérite une seconde chance. L'argument revient régulièrement à propos des blockbusters méprisés des années 2010, et pourquoi pas après tout, ici on a un film qui aurait osé raconter la chute des dieux grecs, un récit que ni Hésiode ni Eschyle n'ont écrit, et qui ferait de cette suite une oeuvre plus intéressante sur la mythologie que le remake de 2010. J'ai beaucoup d'affection pour les réhabilitations, elles ont rendu justice à John Carter et à Speed Racer. Celle-là ne passe pas. La Colère des Titans est une bouze, et son ambition est précisément ce qui la rend encore plus liquide.
Une chute des dieux réglée en trois répliques

Un film qui prétend faire tomber l'Olympe doit au minimum donner du poids à la chute. Celui-ci dure 99 minutes avec générique, il en consacre l'essentiel à une quête d'objets. Persée doit retrouver Héphaïstos, qui connaît l'entrée d'un labyrinthe, qui débouche sur le Tartare, où Kronos attend qu'on vienne le combattre. À chaque palier, une créature, Chimère, Cyclopes, Minotaure, guerriers Makhai, aucune d'elle n'a d'impact sur l'histoire ou sur celle qui suit. Ce n'est pas un récit apocryphe mais bien une feuille de route linéaire et fade.
Les dieux meurent comme on quitte une pause café au boulot. Poséidon disparaît au bout d'un quart d'heure, le temps de tendre son trident. Zeus, vidé de ses pouvoirs pour réveiller son père, pardonne à Hadès en trois phrases éclatées, puis s'évapore en poussière une fois Kronos vaincu, le film conclut que le pouvoir revient désormais aux hommes (au secours). Voilà l'audace d'auteur qu'on nous a vendu. Deux ans plus tôt, God of War III avait déjà rasé l'Olympe sur PS3, dieu par dieu, avec une rage et un sens de l'échelle que Warner n'a jamais embrassé, on se devait de rappeler le parallèle.
Jonathan Liebesman filme des géants comme une fusillade
Le réalisateur sortait de Battle: Los Angeles, il en a rapporté la caméra à l'épaule, le montage haché et cette manie de coller l'objectif là où il ne voit rien. Appliquée à des créatures numériques de dix mètres, la méthode produit l'inverse de l'effet recherché. Le combat contre la Chimère dans le village de Persée est illisible, la géographie change à chaque plan, et l'on comprend qu'il a gagné parce que la musique s'arrête. Les Cyclopes de l'île de Kail tiennent quelques minutes, parce que la caméra recule enfin assez pour qu'on mesure leur taille, puis le film les oublie. Le labyrinthe du Tartare, qui aurait dû être le morceau de bravoure, se résume à des murs qui glissent dans le noir, c'est d'un pathétique comme on l'a rarement vu à l'échelle d'un blockbuster sur-doppé aux CGI.

Restait Kronos, un géant de lave qui marche vers un camp militaire en projetant de la cendre pendant vingt minutes. Sur les affiches, le design est autrement plus impressionnant, ah ça oui ! Mais, à l'écran, c'est une catastrophe, il devient un décor devant lequel Persée fait des allers-retours à dos de Pégase, jusqu'à lui planter dans la gorge une lance assemblée à partir d'un trident, d'une fourche et d'un éclair, l'accessoire le plus bête de la décennie. La 3D, une fois encore convertie en post-production, recouvre tout cela d'un voile gris. Le film de 1981, avec ses créatures animées image par image, avait pour lui le génie de Ray Harryhausen, celui-ci n'aurait jamais laissé sortir un Minotaure qui ressemble à un costume de catch.
Des acteurs qui attendent la fin de la semaine

Sam Worthington joue un pêcheur veuf qui élève son fils et refuse de reprendre les armes, ce qui aurait pu faire un personnage si l'acteur disposait d'un autre registre que la mâchoire serrée. Andromède a changé de visage entre les deux films, Rosamund Pike remplaçant Alexa Davalos mais personne ne s'en soucie, pour incarner une reine guerrière dont on ne saura rien d'autre que le titre. Liam Neeson et Ralph Fiennes se détestent puis s'aiment en cape et en barbe, avec l'énergie d'une semaine de tournage payée d'avance, pendant qu'Édgar Ramírez transforme Arès en adolescent jaloux et que Toby Kebbell assure le comique de service. Bill Nighy, en Héphaïstos ermite qui discute avec son hibou mécanique, offre les seules cinq minutes où l'on sourit, mais ici encore, ce n'est pas grâce au "scénario".
Un film sur la mort des dieux, avec Liam Neeson dans le rôle de Zeus, c'était de l'émotion, pour le public c'est franchement cadeau, à la base. Il fallait un talent inouïe pour que cette mort ne provoque rien, on doit bien le reconnaître à Liebesman.
Le public a tranché en live
Les chiffres sont aussi parlant que l'histoire portée à l'écran. La Colère des Titans a coûté 150 millions de dollars, 25 de plus que son prédécesseur, pour un peu plus de 305 millions dans le monde quand le premier en avait rapporté 493. Aux États-Unis, l'ouverture du 30 mars 2012 plafonne à 34 millions, à peine plus de la moitié des 61 du Choc des Titans, le deuxième week-end perd 56 % de ce montant. Quand un film chute de moitié dès sa deuxième semaine, cela signifie que les spectateurs du premier week-end ont déconseillé la séance à leurs amis, et ils ont été entendus, puisque le total domestique s'arrête à 83 millions contre 163, un bouche à oreille auquel on dit merci.

La critique n'a pas été plus tendre, 26 % sur Rotten Tomatoes et 37 sur Metacritic, soit un point de moins qu'un premier film que tout le monde avait déjà moqué. Roger Ebert, qui avait accordé trois étoiles au remake de 2010, en donnait deux à la suite. Warner préparait un troisième volet, La Revanche des Titans, et l'a enterré en invoquant les recettes et, de son propre aveu, l'absence d'idées de scénario. Quand le studio admet ne plus savoir comment écrire une suite alors que la mythologie grecque et d'une rare richesse, on comprend bien qu'il est difficile de faire plus liquide qu'une bouze pareille.
Le CinemaScore B+ recueilli à la sortie des salles ne viendra pas non plus nous contredire, il mesure le contentement d'un public venu voir des monstres, jamais la réussite d'une relecture de la Théogonie.
On veut bien être (un peu) gentil
Par honnêteté, on retiendra trois points. Le design de Kronos vaut mieux que son utilisation, la séquence des Cyclopes est la seule où la mise en scène respire, et la partition de Javier Navarrete fait son travail avec plus de conviction que le montage. L'idée de dieux qui s'affaiblissent parce que les hommes cessent de prier reste une belle idée, mais Neil Gaiman l'avait développée dans American Gods dès 2001, le film s'en sert surtout pour expliquer pourquoi Zeus a besoin d'être rechargé comme une Tesla.

La mythologie grecque vient de prouver cet été qu'elle remplit encore les salles quand on la prend au sérieux, avec un Christopher Nolan qui a ses propres défauts mais qui aligne les records au box-office. Entre L'Odyssée et La Colère des Titans, il y a quatorze ans, un milliard de dollars d'écart et une différence de nature. L'un croit à son mythe, l'autre y a vu une liste de monstres à empiler. Imaginer la chute des dieux est à la portée de n'importe quel scénariste. La filmer demande du talent, et ce talent n'a jamais mis les pieds sur ce plateau.

