L'Abandon de Vincent Garenq est sorti en salles le 13 mai 2026 après une présentation hors compétition à Cannes. Le film retrace les onze derniers jours de Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie décapité devant son collège de Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre 2020, pour avoir montré des caricatures de Mahomet en cours d'éducation civique. Scénario coécrit avec Mickaëlle Paty, la sœur de Samuel avec Antoine Reinartz dans le rôle-titre.
On a déjà publié notre critique du film. Ce n'est pas l'objet de ce papier. La vraie question soulevée par L'Abandon n'est pas cinématographique, elle est citoyenne. Comment a-t-on pu, en cinq ans à peine, transformer un nom en abstraction ?
L’oubli d’un nom
Faites le test autour de vous, demandez à un lycéen, un étudiant de première année, n’importe quel jeune adulte né après 2005, ce qu’évoque pour lui le nom Samuel Paty. La réponse est de plus en plus vague. Quelques mots-clés flottants, le souvenir d’un fait grave, parfois rien du tout. Pour les plus jeunes, c’est déjà du passé lointain, une affaire dont les contours s’estompent. Et avant que ce film n’arrive, demandez-vous quand vous avez entendu prononcer son nom pour la dernière fois. Combien de fois en 2024 ? En 2025 ? Le film n’a pas créé la polémique, il a juste rendu visible le silence qui la précédait.

Aucune journée nationale fixe ne lui est dédiée, pas même un programme scolaire obligatoire n'impose un retour explicite sur ce qui s'est joué ce jour-là à Conflans. Quelques hommages, des plaques, une école renommée par-ci par-là. La République a hésité, balbutié, puis détourné le regard, comme trop souvent, considérant probablement que rappeler trop précisément les faits risquerait de "stigmatiser" une communauté.
C'est précisément ce raisonnement qui fabrique l'oubli, sur les terres de la République française, Samuel Paty doit faire écho, et non murmure.
Ne pas stigmatiser, ce n'est pas effacer
La confusion entre les deux est entretenue depuis cinq ans par une partie de la classe politique, médiatique et éducative. Comme si nommer les faits, citer le nom de la victime, expliquer en cours d'histoire ce qui s'est passé, revenait nécessairement à pointer du doigt un groupe entier. C'est faux. Et c'est exactement ce que démontre L'Abandon en quasi deux heures sobres.

Le film ne stigmatise personne et n'a pas vocation à désigner de coupables collectifs, il raconte un fait, dans sa chronologie sèche, en s'appuyant sur le livre-enquête de Stéphane Simon paru en 2023. Onze jours entre le cours d'éducation civique et l'assassinat. Onze jours pendant lesquels la machine de la haine s'est mise en route sur les réseaux, alimentée par un parent d'élève, relayée par un militant, captée par un jeune Tchétchène radicalisé, parce que ça, ce sont les faits vérifiés et ils n'ont pas à être cachés.
C'est précisément la fidélité documentaire qui fait l'utilité publique de l'œuvre et non la posture, le pamphlet, ou l'instrumentalisation.
L'abandon nous met face à nos obligations

L'Abandon, tout est dit dans le titre. Il pointe ce que Samuel Paty a vécu dans ses derniers jours : abandonné par sa hiérarchie, par son institution, par les voix qui auraient dû défendre sans nuance le principe républicain de la liberté d'expression, en filigrane, ce titre retrace également les centaines de jours suivant, jusqu'à maintenant. Le lent abandon collectif de son nom, d'un fait, d'une mémoire qu'on a estimé trop encombrante pour le débat public.
Que des cinéastes, des journalistes, des éditeurs prennent le relais quand les institutions reculent, c'est une bonne nouvelle pour notre France. C'est même probablement la fonction première du cinéma populaire dans une démocratie, montrer, raconter ce qui a été vécu, pour que cela demeure, et soit vécu collectivement.
Aller voir L'Abandon, ce n'est pas un acte militant, ni politiser, c'est un acte minimal de citoyenneté, une demande de pardon à Samuel, que nos institutions et que les valeurs de notre République n'ont pas su protéger. Le film ne demande jamais au spectateur de prendre parti, légitimement il demande qu'on se souvienne, le devoir de mémoire est un acte civique inhérent à toute république saine, il a toujours sa place dans la notre.
