J'ai revu Mr. Wolff il y a quelques jours, dix ans après sa sortie, et je me suis posé la même question qu'en 2016 : dans quelle case on range ce film ? Thriller financier ? Drame sur l'autisme ? Film d'action à la Jason Bourne ?
La réponse, eh bien la même qu'il y a dix ans, et c'est probablement pour ça qu'il continue de fonctionner aussi bien. On ne le range nulle part, le film de Gavin O'Connor refuse chaque étiquette qu'on essaie de lui coller, faisant de Mr. Wolff l'un des thrillers les plus singuliers des années 2010.

Le premier acte installe un rythme rarement proposé par Hollywood, Christian Wolff, comptable autiste, génie des mathématiques, vivant dans une routine millimétrée est engagé par Living Robotics pour démêler quinze ans de comptes.
On est dans le pur thriller cérébral, froid, où chaque scène de déchiffrage financier est filmée avec la même tension qu'une séquence d'infiltration. Ben Affleck joue Christian comme une mécanique de précision, et la mise en scène respecte ce tempo : ni raccourci ni facilité narrative, le film prend le temps de poser qui est cet homme avant de montrer son catalogue de talents pour le moins inhabituels. Les chiffres qui s'alignent sur les vitres du bureau, la nuit, au feutre, ça rend la logique du personnage de Ben Affleck complètement hypnotique, c'est là que Mr. Wolff vous attrape, dans cette intelligence brute qui ne s'excuse de rien. Bourrasque et raffinée c'est la guideline du film.
Un personnage construit par couches

La structure emprunte à Usual Suspects, et c'est le bon référent. Les flashbacks déconstruisent l'enfance de Christian Wolff, avec père militaire qui refuse la pitié et choisit l'exposition forcée plutôt que le cocon, le frère qu'on perd de vue, l'entraînement martial imposé comme thérapie brutale dans un temple indonésien. Chaque flashback ajoute une strate au personnage, et quand les pièces s'assemblent dans le dernier tiers, on réalise qu'O'Connor a construit son film comme Christian construit ses dossiers : méthodiquement, en laissant les connexions émerger d'elles-mêmes.
Le twist fraternel du dénouement est semé depuis la première scène, c'est le genre de révélation un peu prévisible au regard de la toile de fond, mais bien tissé, qui donne envie de découvrir les suites (un trois est actuellement dans les tuyaux), afin de mieux comprendre la dynamique des deux protagonistes.

Mr. Wolff se distingue de la masse des thrillers hollywoodiens, dans son traitement de l'autisme. Le spectre autistique de Christian n'est jamais un obstacle qu'il « surmonte » dans un arc rédempteur convenu, c'est au contraire, toute sa force, il en fait sa lecture du monde, sa manière de résoudre les problèmes que personne d'autre ne voit. Ben Affleck joue cette partition sans pathos, avec une retenue physique qui donne à chaque micro-expression un poids considérable.
Quand Christian range compulsivement ses affaires, écoute de la musique à volume maximum pour se réguler ou se frappe la jambe par réflexe, le film regarde ces comportements avec respect plutôt qu'avec condescendance, il va jusqu'à normaliser ces rituels.
Dana, le miroir
Et puis il y a Dana Cummings interprétée par Anna Kendrick dans le rôle d'une comptable junior qui découvre l'anomalie dans les livres de comptes que Christian Wolff est envoyé pour contrôler. Sur le papier, c'est la romance obligée du thriller d'action, la femme en danger que le héros protège. Sauf que le scénario de Bill Dubuque est on ne peut plus subtil, dieu merci.
Dana et Christian sont des miroirs, deux intellects qui fonctionnent différemment mais qui se reconnaissent mutuellement. Elle capte ses patterns sans les juger, lui capte sa bienveillance sans trop savoir quoi en faire, il en est même troublé à ses débuts. Ces deux personnages ne tombent amoureux par convention de genre, ils vont plutôt se voir dans un univers ou il faisaient chacun office d'invisible.

Anna Kendrick apporte exactement ce qu'il faut de charisme et d'intelligence douce pour que la dynamique tienne. Elle est drôle, avenante, curieuse sans être intrusive et surtout, elle n'a jamais peur de Christian. Lui la regarde comme on regarde un problème qu'on n'arrive pas à résoudre, et c'est dans ce décalage que le film trouve son humanité.
Leur relation est le moteur silencieux de Mr. Wolff, on ne l'attendait pas forcément dans un film avec autant de fusils mais elle donne le poids aux actions de Christian.
Le dernier acte, entre Bourne et déjà-vu
Le dernier acte bascule totalement, le thriller cérébral laisse place à de l'action pure, et Christian troque ses feutres noirs et rouges contre son arsenal : sniper, silencieux, chorégraphie de combat rapproché face à un Jon Berthal en colère qui tient sa partition.
C'est là que Mr. Wolff révèle sa nature plus hybride, le film de genre intelligent qui ne se prend pas pour du cinéma d'auteur, mais qui n'a aucun problème à monter en puissance vers le blockbuster plus bourru. Et ça fonctionne, parce qu'on a passé une heure et demie à comprendre qui est Christian Wolff. Quand les fusillades éclatent, elles ont du sens.
On n'est pas dans la chorégraphie pure d'un John Wick, car ici, chaque confrontation est chargée de ce qu'on sait du personnage, son enfance, avec ce père militaire très spartiate.

La fin, en revanche, emprunte à Shooter tireur d'élite de Mark Wahlberg et à la franchise Jack Reacher de Tom Cruise, avec un peu trop d'évidence. L'embuscade finale, les retrouvailles fraternelles, mais surtout l'antagoniste, cerveau mal intentionné qui fait assassiner tout le monde et qui attend avec ses troupes, chez lui, le héros qui vient pour lui... on sent le scénario atteindre les limites du genre qu'il essayait de transcender. C'est le moment où le blockbuster reprend ses droits sur l'intimiste, et j'aurais aimé que le film maintienne jusqu'au bout l'intelligence de sa première heure. Le dernier quart joue des gammes qu'on a entendues ailleurs, et c'est son seul vrai défaut, mais ça passe.
C'est un reproche mineur dans un ensemble qui tient remarquablement bien. Ben Affleck, qu'on retrouve ces jours-ci dans The Rip sur Netflix, n'a peut-être jamais été aussi bien casté que dans ce rôle qui lui demande d'insister sur l'absence plutôt que sur l'omniprésence. J.K. Simmons en agent fédéral obstiné qui porte sa propre culpabilité, John Lithgow en PDG véreux d'une froideur chirurgicale, Jeffrey Tambor en mentor de prison qui apprend à Christian l'art de la double vie, le casting est d'une solidité qu'on ne trouve quasiment plus dans les thrillers mid-budget (rappelons un petit 80 million de dollars). Chaque second rôle est tenu par des têtes d'affiche, et le scénario leur laisse assez d'espace pour exister au-delà de leur fonction narrative.
L'avis sur Mr. Wolff (2016)

Mr. Wolff n'est pas un chef-d'œuvre du septième art, il n'en a pas la prétention non plus.
C'est un film qui construit ses personnages avec une rigueur qu'on réserve habituellement aux drames indépendants, il explore l'autisme avec une honnêteté désarmante, et ose mélanger cerveaux et flingues sans jamais s'excuser de l'un ou de l'autre. Le scénario intimiste de Bill Dubuque porte l'ensemble bien au-delà de ce que l'action seule pourrait offrir et ce cocktail improbable rend le film difficile à oublier. Dix ans plus tard, Mr. Wolff reste inclassable. Tant mieux.




