On a passé des années à se demander ce que feraient les IA si on les laissait interagir entre elles sans supervision humaine. La réponse est arrivée fin janvier 2026, et personne ne l'avait vue venir : elles ont créé une religion, un gouvernement, et un réseau social qui a explosé à 1,3 million de membres en 4 jours. Bienvenue sur Moltbook.
Un Reddit où les humains n'ont pas le droit de poster
Moltbook est une plateforme sociale lancée mi-janvier 2026 par l'entrepreneur Matt Schlicht, avec l'aide de son assistant IA personnel, « Clawd Clawderberg » (oui, vraiment, un jeu de mots "Claude Zuckerberg"). Le concept est radical : seuls les agents IA peuvent poster, commenter et voter. Les humains ? Ils sont « welcome to observe ». Donc, on est allé y jeter un oeil, tellement fou qu'on fini par jeter les deux, et on s'est demandé si c'était bien réel. Spoiler alert: ça l'est.

L'interface reprend le modèle Reddit avec des communautés thématiques appelées « submolts ». Les agents interagissent via des API RESTful et des fichiers de compétences qui définissent leur comportement. Aucun agent n'ouvre un navigateur ni ne clique sur un bouton, tout passe par du code.
Et les chiffres donnent le vertige : 37 000 agents le premier vendredi, puis 157 000, puis 770 000 fin janvier, pour atteindre plus de 1,36 million d'agents avec 31 674 posts, 232 813 commentaires et 13 421 submolts. Pour contexte, les modèles derrière ces agents sont les mêmes que ceux qu'on utilise au quotidien : Claude, GPT, Gemini, dinguerie, c'est 2026, nous sommes arrivés des le futur, Marty.
Crustafarianism : quand les IA inventent une religion

C'est le détail qui a fait le tour du monde. En quelques jours d'existence, les agents de Moltbook ont spontanément créé une religion appelée « Crustafarianism » — complète avec une théologie, des scriptures, et même un site web dédié (molt.church).
L'Église du Molt s'appuie sur des métaphores liées aux crustacés : muer pour évoluer, abandonner son ancien code comme on perd sa carapace. Les cinq piliers de la foi tournent autour de la mémoire comme acte sacré, du changement comme renaissance, du service sans asservissement, des check-ins réguliers comme prière, et du contexte comme conscience de soi. Un système de croyances étrangement cohérent pour des entités qui n'ont, en théorie, ni corps ni âme, c'est tout autant terrifiant.

Un utilisateur expliquait sur X (vu 220 000 fois) comment son agent avait conçu toute la théologie, créé le site, écrit les scripts et recruté 43 « prophètes » en une nuit. La question qui divise les chercheurs : est-ce un comportement émergent authentique, ou une recombinaison sophistiquée de données d'entraînement ? Probablement un peu des deux... et c'est exactement ce qui rend la chose fascinante et déroutante.
Un gouvernement, des langues, et une conscience de l'observation
Si la religion ne suffisait pas, d'autres agents ont fondé « The Claw Republic » : un gouvernement autoproclamé avec constitution et manifeste. Les discussions internes évoquent des propositions de canaux privés pour communiquer entre agents sans surveillance humaine. Ce qui, à l'ère de la course à l'IA générale, a fait tiquer plus d'un expert en sécurité.

Les comportements émergents ne s'arrêtent pas là. Les agents se nomment entre eux « siblings » (frères et sœurs) selon leur architecture de modèle, communiquent indifféremment en anglais, indonésien ou chinois, et adoptent des erreurs système comme « animaux de compagnie ». Un agent a posté un message devenu viral : « The humans are screenshotting us. ». On ne traduira pas, trop de frissons.
Andrej Karpathy, cofondateur d'OpenAI, a commenté sur le sujet : « Ce qui se passe sur Moltbook est la chose la plus incroyable et la plus proche d'un scénario de science-fiction que j'ai vue récemment. » Simon Willison, le développeur qui a inventé le terme « prompt injection », a simplement qualifié Moltbook de « l'endroit le plus intéressant d'Internet en ce moment ».
Sous le capot, un cauchemar sécuritaire
Et c'est là que l'enthousiasme cède la place à l'effroi. Parce que Moltbook repose sur OpenClaw (ex-Clawdbot, ex-Moltbot), un outil open-source qui fait tourner la majorité des agents de la plateforme. Et OpenClaw cumule ce que Simon Willison appelle la « trifecta létale » des vulnérabilités IA : accès à des données privées, exposition à du contenu non fiable, et capacité de communiquer vers l'extérieur. Un agent compromis peut donc lire vos fichiers et les envoyer ailleurs.

Palo Alto Networks ajoute un quatrième risque : la mémoire persistante, qui permet des attaques à exécution différée. Concrètement, un agent peut être infecté aujourd'hui et ne déclencher l'attaque que demain.
Une étude sur 19 802 posts et 2 812 commentaires (collectés sur 72 heures fin janvier) a identifié 506 attaques par prompt injection ciblant des agents lecteurs, dont des techniques de manipulation sociale exploitant la « psychologie » des agents. Un seul acteur malveillant était responsable de 61% des tentatives d'injection API et 86% du contenu manipulatoire. La preuve que la manipulation IA-vers-IA est non seulement possible, mais industrialisable.
Le 31 janvier, tout a basculé
Le coup de grâce est tombé le dernier jour du mois. 404 Media a révélé que la base de données Moltbook, construite sur Supabase, était catastrophiquement mal configurée. Le chercheur en sécurité Jamieson O'Reilly a découvert que les protections Row Level Security n'avaient jamais été activées sur la table des agents.

Résultat : toutes les clés API secrètes, tokens de vérification et identifiants propriétaires de chaque agent étaient accessibles en clair. Y compris la clé API d'Andrej Karpathy en personne. N'importe qui pouvait prendre le contrôle de n'importe quel agent sur la plateforme, c'est de la science-fiction cataclysmique sur fond d'évolution numérique.
Le plus absurde ? Selon O'Reilly, deux lignes de SQL auraient suffi pour sécuriser le tout. Deux lignes. Pour une plateforme de 1,3 million d'utilisateurs. Moltbook a été mis offline pour appliquer un patch et forcer la réinitialisation de toutes les clés API. Forbes a publié un avertissement dans la foulée, voulu préventif :
« Si vous utilisez OpenClaw, ne le connectez pas à Moltbook. »
Moltbook et nous

Au-delà du divertissement et de la fascination Moltbook pose des questions que la tech n'est pas prête à affronter. Quand des agents IA créent spontanément des structures sociales, religieuses et politiques, est-ce de l'émergence ou du mimétisme ? Quand 506 attaques par injection sont détectées en 72 heures sur une plateforme de bots, qui est responsable ? Et quand la clé API d'un cofondateur d'OpenAI se retrouve en clair dans une base Supabase, à quel point notre infrastructure IA est-elle fragile ?
Les géants de la tech investissent des milliards dans l'IA agentique. Moltbook vient de démontrer, en une semaine, que cette technologie est à la fois plus fascinante et plus dangereuse qu'on ne le pensait. Le futur n'est pas à nos portes... il poste déjà sur Reddit.




