PARTIE 1 - Les chiffres officiels
Vous connaissez ma nouvelle passion pour aller décortiquer les chiffres du box-office, les questions de rentabilité, tout ça, tout ça. Initialement, je suis parti d'estimations au doigt mouillé pour essayer de comprendre les tenants et les aboutissants des enjeux d'investissement sur des grosses productions françaises, avant finalement de chercher à comprendre et de voir surtout un fait inéluctable : un film français de gros calibre, c'est surtout une arborescence entrepreneuriale.
C'est une multitude de producteurs associés ensemble, de financements régionaux et de crédits d'impôt… En d'autres termes, il faut maintenant éviter les raccourcis génériques du type « la maison mère derrière tel ou tel film a investi la totalité du budget », genre Pathé pour La Bataille de Gaulle ou Studiocanal pour Les Misérables.
J'ai essayé de comprendre l'écosystème Pathé, analysé stricto sensu la rentabilité de La Bataille de Gaulle et même établi les enjeux nets des Misérables et du Fantôme de l'Opéra. Les films d'envergure internationale made in France pullulent. Et il faut comprendre comment ça marche. De fait, je vais me lancer dans une entreprise vaste et potentiellement étalée sur plusieurs longs mois, tant le travail d'investigation va être pharamineux. Autour d'une question simple : le cinéma français est-il rentable ?
Le constat ci-après ne sera que la première pierre à l'édifice. Ce sont les déclarations de Pathé au sujet de De Gaulle qui me donnent envie de me lancer dans cette giga-entreprise : comment peut-on qualifier un diptyque à 6 millions de spectateurs de très joli succès, alors que le machin a coûté 74 millions d'euros ? Il y a des clefs et des mécanismes de compréhension que l'on n'a pas.
Cinéma français : des aides publiques en hausse, mais des films peu rentables ?

En juillet 2025, l'Inspection générale des finances publiait une étude sur les aides au cinéma, révélant notamment que seulement 16 % des films analysés avaient généré suffisamment de recettes pour couvrir leurs coûts de fabrication, selon le périmètre de calcul retenu par le rapport.
En juin 2026, c'est le CNC qui en rajoute une couche avec une étude montrant que 37 % des films analysés parviennent à dégager un solde de production positif sur l'ensemble des circuits d'exploitation. C'est quoi le problème, du coup ? Est-ce qu'on est sur quelque chose de majoritairement déficitaire ou est-ce que la façon de faire ces gros blockbusters relève de circuits moins évidents ? Le rapport de l'Inspection générale des finances que j'ai évoqué ci-dessus est intéressant pour tout un tas de raisons. Au moment de l'étude, en juillet 2025, ce sont désormais plus de 300 films français qui sont agréés chaque année.
Le rapport établit également qu'en 2022, année où le cinéma s'est malgré tout relevé du Covid-19, avec de gros succès américains dans nos salles, le circuit des films hexagonaux était difficile. C'est un peu la soupe à la grimace côté français puisqu'on doit notamment notre salut aux 2,5 millions de Français qui sont allés voir Simone : Le Voyage du siècle. Le film pointe à la douzième place annuelle, en l'occurrence derrière les 14 millions d'Avatar : La Voie de l'eau et les 6,6 millions de Top Gun : Maverick.
Un tiers des films français avaient ainsi enregistré moins de 20 000 entrées dans les salles, tandis que près des trois quarts n'avaient pas dépassé les 200 000 spectateurs. L'étude montre également que la place des aides publiques dans le financement des films français a presque doublé entre 2012 et 2023, passant de 16 % à 29 %.
Cette évolution pose nécessairement une question sur la capacité des films à trouver leur public, mais également sur la pérennité d'un modèle reposant de manière croissante sur différents mécanismes de financement. Plus d'aides, mais apparemment moins de rentabilité ? Ce sont des questions très épineuses, surtout à une époque qui se rapproche de la présidentielle et où certains partis ne se cachent plus sur leur volonté de supprimer le CNC. En revanche, il faut savoir une chose que je n'ai cessé de rappeler dans mes articles : la rentabilité d'un film ne se limite pas à son exploitation en salles, et c'est tout l'intérêt, ensuite, du rapport du CNC de juin 2026.
Le CNC révèle un modèle économique bien plus complexe que le box-office

D'après le CNC, 20 % des films d'initiative française étudiés dégagent un solde positif à l'issue de leur exploitation dans les salles. Une proportion qui atteint 37 % lorsque l'ensemble des circuits d'exploitation analysés sont pris en compte, c'est-à-dire les ventes internationales, le streaming, la télévision et l'exploitation physique (DVD, Blu-ray, 4K).
Quant à l'exploitation en salles à l'étranger des films français, elle représente environ 36 % des recettes totales analysées. Le box-office national ne fait donc pas tout, ça va plus loin que cela.
Autre enseignement à tirer de cette étude du CNC : 9 films sur 10 continueraient de générer de l'argent plus de dix ans après leur sortie (merci, entre autres, les exploitations télévisées et la vidéo à la demande). Le CNC estime par ailleurs qu'un film d'initiative française a dégagé, en moyenne sur la période 2021-2024, un solde net de production positif de 158 000 euros, soit 3,7 % de son coût de fabrication. Un solde qui reste ensuite à partager entre les différentes parties intéressées.
Tout ceci soulève une question que j'ai envie d'aller gratter à la source : si les films ne sont, pour la plupart, pas immédiatement rentables à la fin de leur parcours sur le territoire national, comment leurs investisseurs, leurs distributeurs et leurs producteurs parviennent-ils à faire fonctionner durablement cette industrie ? Une investigation majeure qui va permettre de comprendre comment ça marche.
Si vous êtes du CNC, spécialisé dans l'économie du cinéma, réalisateur ou travaillant dans les finances publiques : si vous souhaitez prendre contact avec nous pour nous expliquer tout ça ou répondre à nos questions, vous avez notre adresse mail dans « Contactez-nous ».
