Dans la plupart des PC sécurité que je connais, l'activité d'une nuit entière tient encore dans un cahier à spirale posé sur le comptoir, avec des horaires griffonnés, des ratures et des signatures que personne ne relit jamais. Le cahier ne sert à rien pendant onze mois, puis un incident arrive, le donneur d'ordre réclame la traçabilité du trimestre, et tout le monde découvre au même moment que la preuve n'existe pas. C'est exactement ce trou que le marché de la main courante électronique essaie de combler depuis une décennie, avec des résultats très inégaux selon les éditeurs.
On sort un peu de nos clous habituels, mais un logiciel métier reste un logiciel, et celui-là équipe des milliers de smartphones en France, en Belgique et en Suisse sans que personne n'en parle jamais. On a donc regardé ce que proposent les acteurs du secteur, ce qui les sépare réellement, et surtout les points sur lesquels un chef de site devrait s'attarder avant de signer.
Article mis à jour le 21 septembre 2026 : arrivée de l'application sur iPhone, Protection de l'agent, nouvelle grille tarifaire de Sentrion, captures et vidéos actualisées.
Une main courante ne vaut rien si quelqu'un peut la réécrire
C'est le premier critère et de très loin le plus important, alors qu'il est presque toujours relégué en fin de démonstration commerciale. Une main courante n'a de valeur que si personne ne peut revenir dessus après les faits, y compris l'administrateur du compte. Un registre modifiable est un registre sans valeur probante, et il devient même un risque en cas de litige, puisque la partie adverse n'aura aucun mal à en contester l'intégrité.
Le cadre juridique est pourtant clair. L'article 1366 du Code civil accorde à l'écrit électronique la même force probante qu'au papier, mais à deux conditions cumulatives : que l'auteur puisse être identifié, et que le document soit établi et conservé dans des conditions garantissant son intégrité. Traduit en langage produit, ça veut dire horodatage automatique côté serveur, identification nominative de l'agent, et verrouillage définitif des enregistrements une fois la journée opérationnelle clôturée.
La question à poser en démonstration tient en une phrase : est-ce qu'un administrateur peut modifier une entrée après clôture ? Si la réponse est oui, ou si elle est floue, le reste des fonctionnalités n'a pas d'importance. Et si la réponse est non, la question suivante porte sur les modifications faites avant la clôture, qui doivent toutes rester tracées dans un journal d'audit consultable. Un éditeur sérieux répond en trente secondes à ces deux questions.

Les rondes, le seul endroit où les logiciels se départagent vraiment
Tous les acteurs proposent aujourd'hui les trois modes de contrôle devenus standards, à savoir la validation par tag NFC posé sur les points de passage, le QR code pour les sites où le NFC n'est pas envisageable, et la géolocalisation avec rayon configurable pour les rondes extérieures. Sur le papier, tout le monde se ressemble. Dans la pratique, deux détails d'implémentation séparent les outils pensés par des gens du terrain de ceux dessinés en salle de réunion.
Le premier, c'est le comportement du GPS quand il décroche. Dans un parking souterrain ou un bâtiment bétonné, le signal devient inutilisable, et un logiciel qui bloque la validation tant que l'agent n'est pas dans le rayon transforme une ronde normale en session de contorsion près d'une fenêtre. La bonne approche consiste à enregistrer la distance mesurée sans jamais bloquer le passage, puis à laisser le responsable juger de la cohérence de l'ensemble. On documente, on ne punit pas l'agent pour une contrainte physique.
Le second, c'est le tag NFC arraché, dégradé ou inaccessible, ce qui arrive plus souvent qu'on ne le croit sur les sites ouverts au public. Un logiciel qui interrompt la ronde à cet endroit crée un trou dans la traçabilité, ce qui est exactement l'inverse de l'objectif. La logique qui fonctionne consiste à laisser l'agent valider manuellement, en lui imposant un motif dans une liste fermée et une photo justificative, puis à faire remonter l'événement comme nécessitant une vérification dans les rapports. Même chose pour une ronde abandonnée, qui doit rester possible mais motivée et visible dans les statistiques.
Reste le mode hors connexion, sur lequel il faut se méfier des argumentaires. Presque tous les éditeurs annoncent une application qui fonctionne en zone blanche, mais la plupart parlent uniquement de la saisie côté agent. La configuration complète hors ligne, c'est-à-dire la création des rondes, des points de passage et des check-lists par le superviseur depuis son téléphone sans réseau, avec une synchronisation ordonnée et sans doublons au retour, reste beaucoup plus rare. C'est aussi la fonctionnalité la plus difficile à développer, et celle que l'utilisateur ne remarque jamais quand elle marche.


Contrôle de vigilance et alerte de l'agent seul, deux fonctions à ne pas confondre
Deux fonctions se croisent dès qu'un agent travaille seul, et les plaquettes commerciales les mélangent volontiers. La première est le contrôle de vigilance, que le métier appelle aussi la ligne de vie : pendant une vacation de nuit, le téléphone sollicite l'agent à des heures qu'il ignore, il a quelques minutes pour répondre, une relance part en cas de silence et tout est journalisé. C'est un outil de supervision, utile et traçable, qui établit qu'un agent est présent et attentif à son poste.
La seconde est l'alerte, c'est-à-dire ce qui se passe quand l'agent a un problème. Trois questions suffisent à juger une solution : comment l'alerte part, avec un bouton SOS, un rappel resté sans réponse ou une chute détectée, qui la reçoit, et ce qui se passe tant que personne ne l'a prise en charge. Le marché y répond de deux façons. Les boîtiers dédiés, PTI ou DATI, renvoient le plus souvent l'alerte vers un centre de télésurveillance, avec un matériel et un abonnement en plus. Les applications la traitent en interne : l'alerte arrive chez les superviseurs et l'astreinte de l'entreprise, relancés jusqu'à la prise en charge.
Pour une entreprise de sécurité privée, le traitement en interne n'a rien d'un pis-aller. Répondre à une alerte à trois heures du matin, c'est son métier, elle a déjà des superviseurs et une astreinte joignable toute la nuit, et le téléphone que l'agent a en poche fait le reste, sans second appareil à acheter, à distribuer et à oublier au vestiaire. Reste à organiser la chaîne, c'est-à-dire repérer les postes isolés, désigner qui répond et tester l'ensemble à la prise de poste, ce qui vaut quel que soit l'outil retenu. En démonstration, la question à poser tient en une phrase : que se passe-t-il si personne ne prend l'alerte en charge dans les trois minutes ?


Qui fait quoi sur le marché français
Le secteur s'est structuré autour de deux familles. D'un côté les suites complètes qui embarquent la main courante dans un ensemble planning, facturation et gestion RH, de l'autre les outils terrain qui se concentrent sur la traçabilité et se branchent sur l'existant. Le choix dépend surtout de la taille de la structure et de ce qui est déjà en place côté gestion.
| Solution | Positionnement | Ticket d'entrée affiché |
|---|---|---|
| SEKUR | Suite complète, main courante intégrée au planning, à la facturation et aux RH. Revendique plus de 1 000 agences clientes. | 69,99 € HT/mois |
| BanetteOne | Plateforme complète avec pointage QR, GPS et NFC, main courante, planning synchronisé et mode hors ligne. | 69 € HT/mois |
| Vigicom VG-PATROL | Contrôle de rondes temps réel par NFC, Bluetooth, QR code et GPS, hébergement France. | À partir de 15 €/mois |
| rondesdesecurite.fr | Pointage et main courante numérique, hébergement UE, conformité RGPD native. | Gratuit jusqu'à 10 contrôleurs |
| EgidX | Main courante électronique et contrôle de ronde avec preuve de passage NFC/RFID et QR code. | Sur devis |
| Sentrion | Plateforme d'exploitation complète, du permis feu au planning, journal inaltérable après clôture, protection de l'agent seul, portail client en lecture seule. | 49 € HT/mois, premier site inclus |
Les tarifs des concurrents sont ceux affichés publiquement à l'été 2026, celui de Sentrion a été refondu mi-septembre, et tous bougent régulièrement, il faut donc les vérifier avant toute décision. Deux enseignements en ressortent quand même. Le premier, c'est qu'une PME de dix agents trouve désormais des solutions à moins de 20 € par mois, ce qui rend l'argument du budget difficile à tenir face au cahier papier. Le second, c'est que le ticket d'entrée ne dit rien de la qualité de la traçabilité, et qu'une suite complète moins chère peut très bien être moins rigoureuse sur l'inaltérabilité qu'un outil terrain plus cher.
Sentrion, le dernier arrivé sur le créneau
Première correction à apporter, parce qu'on avait nous-mêmes mal calibré le produit au premier coup d'oeil : Sentrion n'est pas une application de rondes avec un journal greffé dessus, mais une plateforme d'exploitation qui couvre à peu près tout ce qui se consigne dans une vacation. La plupart des modules s'activent site par site, le journal, les audits, les statistiques et les consignes restant permanents. Une résidence privée n'a pas les mêmes besoins qu'un entrepôt logistique, et cette modularité évite de noyer les agents sous des fonctions inutiles.
| Module | Ce qu'il couvre |
|---|---|
| Journal complet | Historique unifié de toute l'activité du site, filtres avancés et export PDF |
| Saisie temps réel | Prises et fins de service, passages de visiteurs et de prestataires, rapports d'événement avec photos |
| Clés et véhicules | Registre des remises de clés et des mouvements de véhicules, avec traçabilité nominative |
| Contrôle des accès | Entrées et sorties consignées, suivi de séjour qui relance automatiquement sur les visiteurs de longue durée |
| Effectif temps réel | Compteur instantané par catégorie de personnes présentes, prévu pour les évacuations |
| Traitement des alarmes | Sept types d'alarmes, actions tracées, workflow de statut et remontée dans les statistiques |
| Armement et mise hors service | Suivi des zones armées ou neutralisées avec historique complet des interventions |
| Permis feu | Formalisation de l'autorisation de travaux par point chaud et génération du PDF A4 |
| Check-lists | Contrôles d'ouverture, de fermeture et de sécurité avec items booléens, numériques, texte et photo, détection automatique des anomalies |
| Consignes | Directives par site avec thèmes prédéfinis et distinction entre consignes lues et non lues |
| Planning et prise de service | Planification multi-sites, ventilation automatique des heures, prise de service validée sur site, confirmation « en route » et export CSV pour la paie |
| Rondes | Trois modes de contrôle, itinéraires multi-sites ordonnés et compte rendu PDF automatique |
| Contrôle de vigilance | Sollicitations aléatoires sur créneau défini, relances automatiques et réponses journalisées |
| Protection de l'agent | Bouton SOS, rappels « Tout va bien ? », chute et immobilité détectées sur Android, superviseurs relancés et astreinte appelée |
| Conformité des agents | Cartes professionnelles et qualifications, exigences par site, alertes avant expiration |
| Devis et factures | Documents à la marque du prestataire, acceptation en ligne et suivi des paiements |
| Journée opérationnelle | Cycle de minuit à minuit, suivi des agents en poste et clôture qui verrouille les écritures |
| Audits et exports | Traçabilité intégrale des actions, exports PDF quotidiens et archivage mensuel puis annuel |

Cette largeur fonctionnelle change la nature de la comparaison. Face à un outil terrain qui se limite au pointage et à la preuve de passage, on n'est plus sur le même métier : le permis feu, l'armement de zones, l'effectif temps réel en cas d'évacuation ou le registre des clés relèvent de l'exploitation quotidienne d'un site, pas du contrôle de ronde. Trois portails séparent d'ailleurs les usages, avec une application pour les agents, un panneau de gestion pour l'entreprise et un espace en lecture seule pour le client final, qui consulte ses rondes, ses rapports et ses alarmes sans jamais pouvoir toucher aux données ni voir les autres sites du prestataire. Dans la pratique, cette transparence fait fondre le volume d'appels adressés aux chefs de site, ce qui est probablement l'argument commercial le plus solide du produit.
Sur les trois critères développés plus haut, le produit tient la route. Le journal devient définitivement inaltérable après clôture de la journée, administrateurs compris, et les modifications antérieures restent consignées dans le module d'audit. Les rondes appliquent la logique documenter plutôt que bloquer, sur le GPS comme sur les tags dégradés. Et le contrôle de vigilance est présenté pour ce qu'il est, un outil de supervision, l'alerte de l'agent seul ayant son propre module. La génération des rapports PDF suit la même exigence, avec une main courante quotidienne, un journal sur période et un rapport d'événement structuré en circonstances, déroulé, mesures prises et suites proposées, parce que le livrable attendu par le donneur d'ordre reste un document imprimable, même chez les prestataires les plus numérisés.
La nouveauté de la rentrée se loge justement à cet endroit. Sentrion a ajouté une Protection de l'agent, distincte du contrôle de vigilance et réglée à part. L'alerte part de plusieurs façons : un bouton SOS présent sur tous les écrans de l'application, des rappels « Tout va bien ? » dont le silence déclenche l'alerte depuis les serveurs, même téléphone éteint ou hors réseau, sur Android une détection de chute ou d'immobilité prolongée qui laisse trente secondes à l'agent pour annuler, et sur iPhone une commande à la voix avec Siri. Le traitement se fait en interne : les superviseurs sont prévenus sur leur téléphone puis relancés à intervalle régulier jusqu'à ce que l'un d'eux prenne l'alerte en charge, l'astreinte du site est appelée depuis le téléphone de l'agent, qui voit à tout moment où en est son alerte et qui s'en occupe, et tout finit consigné au journal du site. Sentrion la présente comme une aide à l'alerte, à inscrire dans l'organisation de l'entreprise, à qui il revient de désigner une astreinte joignable. Le module est inclus dans toutes les formules, sans boîtier ni abonnement supplémentaire, ce qui met la protection de l'agent seul à la portée d'une PME qui n'aurait jamais équipé ses équipes autrement.

Il y a des manques et ils sont réels. L'application iOS native qui faisait défaut cet été est désormais disponible sur l'App Store, à côté de la version Google Play, mais la détection de chute reste réservée à Android. La grille tarifaire a été refondue au même moment, avec un socle à 49 € HT par mois qui inclut le premier site et un nombre illimité d'agents, puis 39, 35 ou 29 € par site supplémentaire selon la tranche, le détail étant public. Le ticket d'entrée passe donc sous celui des suites complètes, mais la facture se compte par site, et une structure qui tient dix postes fixes arrive à 380 € HT par mois, ce qui suppose toujours de défendre un discours sur la traçabilité plutôt que sur le prix. Et surtout, l'outil est jeune, les premiers déploiements à grande échelle commencent à peine, et aucun logiciel métier ne prouve sa maturité ailleurs que sur le terrain après plusieurs mois d'usage intensif.
Un détail mérite d'être signalé parce qu'il est rare dans ce secteur : la plateforme est mise gratuitement à disposition des lycées professionnels et des centres de formation préparant aux métiers de la sécurité, avec un générateur d'attestations pour les enseignants. Les futurs titulaires du CQP APS apprennent donc sur un outil équivalent à celui qu'ils retrouveront en poste, ce qui vaut mieux que la découverte d'une interface inconnue le premier jour de vacation.


Hébergement en France, SaaS ou serveur maison
Le débat revient dans chaque appel d'offres et il mérite d'être tranché sans dogmatisme. Une PME de sécurité avec une dizaine d'agents ne dispose ni d'un serveur dédié, ni d'une équipe informatique joignable à deux heures du matin quand le PC sécurité perd sa connexion. Dans ce contexte, le SaaS hébergé en France avec chiffrement des photos au repos couvre le besoin réel, et l'auto-hébergement relève surtout du fantasme de contrôle.
La question change quand on monte en taille ou quand le donneur d'ordre impose ses propres contraintes, notamment sur les sites sensibles. C'est le même arbitrage que celui qu'on a détaillé pour l'IA en local ou dans le cloud, où la souveraineté se paie en compétences internes autant qu'en matériel, et où la machine capable de tout faire tourner à la maison coûte vite plus cher que l'abonnement qu'elle remplace. Pour la main courante, l'hébergement dans l'Union européenne chez un opérateur français couvre les exigences RGPD de l'immense majorité des prestations.
Les questions qu'on nous pose
La main courante électronique est-elle obligatoire en sécurité privée ?
Aucun texte n'impose le format électronique aux entreprises de sécurité privée, le cahier papier reste légal. En pratique, ce sont les cahiers des charges des donneurs d'ordre qui l'exigent de plus en plus, et la valeur probante d'un registre numérique correctement horodaté est bien supérieure à celle d'un cahier annotable à volonté.
Une main courante électronique a-t-elle une valeur juridique ?
Oui, au même titre que le papier, dès lors que l'auteur de chaque entrée est identifiable et que le document est conservé dans des conditions garantissant son intégrité, conformément à l'article 1366 du Code civil. C'est précisément pour ça que le verrouillage après clôture et le journal d'audit ne sont pas des options.
NFC, QR code ou GPS, que choisir pour ses rondes ?
Le NFC pour les points de passage intérieurs fixes, parce qu'il exige la présence physique de l'agent devant le tag. Le QR code signé cryptographiquement quand la pose de tags n'est pas possible. Le GPS pour l'extérieur uniquement, en gardant à l'esprit qu'il faut le traiter comme un indice de cohérence et jamais comme une condition de validation.
Comment protéger un agent qui travaille seul sans boîtier PTI ?
Avec une application qui fait plus qu'un contrôle de vigilance : un bouton SOS, une alerte qui part aussi quand l'agent ne répond plus, et des destinataires relancés jusqu'à la prise en charge. La différence avec un boîtier dédié tient surtout à qui traite l'alerte, un centre de télésurveillance d'un côté, les superviseurs et l'astreinte de l'entreprise de l'autre. Dans les deux cas, il faut désigner qui répond et tester la chaîne régulièrement.
Le vrai sujet, au fond, n'est pas de savoir quel éditeur propose le plus de modules. Il est de savoir si, six mois après un incident, on est capable de sortir en trois clics un document horodaté que personne n'a pu retoucher entre-temps. Les logiciels qui répondent oui à cette question se comptent sur les doigts d'une main, et c'est le seul critère qui compte le jour où ça tourne mal.
