Dans la plupart des PC sécurité que je connais, l'activité d'une nuit entière tient encore dans un cahier à spirale posé sur le comptoir, avec des horaires griffonnés, des ratures et des signatures que personne ne relit jamais. Le cahier ne sert à rien pendant onze mois, puis un incident arrive, le donneur d'ordre réclame la traçabilité du trimestre, et tout le monde découvre au même moment que la preuve n'existe pas. C'est exactement ce trou que le marché de la main courante électronique essaie de combler depuis une décennie, avec des résultats très inégaux selon les éditeurs.
On sort un peu de nos clous habituels, mais un logiciel métier reste un logiciel, et celui-là équipe des milliers de smartphones en France, en Belgique et en Suisse sans que personne n'en parle jamais. On a donc regardé ce que proposent les acteurs du secteur, ce qui les sépare réellement, et surtout les points sur lesquels un chef de site devrait s'attarder avant de signer.
Transparence : Sentrion, l'une des solutions citées dans ce comparatif, est développé par Julien Perrot, qui édite également GeeksLands. On préfère le dire plutôt que de faire semblant, et les tarifs publics des concurrents sont listés plus bas pour que la comparaison soit possible.
Une main courante ne vaut rien si quelqu'un peut la réécrire
C'est le premier critère et de très loin le plus important, alors qu'il est presque toujours relégué en fin de démonstration commerciale. Une main courante n'a de valeur que si personne ne peut revenir dessus après les faits, y compris l'administrateur du compte. Un registre modifiable est un registre sans valeur probante, et il devient même un risque en cas de litige, puisque la partie adverse n'aura aucun mal à en contester l'intégrité.
Le cadre juridique est pourtant clair. L'article 1366 du Code civil accorde à l'écrit électronique la même force probante qu'au papier, mais à deux conditions cumulatives : que l'auteur puisse être identifié, et que le document soit établi et conservé dans des conditions garantissant son intégrité. Traduit en langage produit, ça veut dire horodatage automatique côté serveur, identification nominative de l'agent, et verrouillage définitif des enregistrements une fois la journée opérationnelle clôturée.
La question à poser en démonstration tient en une phrase : est-ce qu'un administrateur peut modifier une entrée après clôture ? Si la réponse est oui, ou si elle est floue, le reste des fonctionnalités n'a pas d'importance. Et si la réponse est non, la question suivante porte sur les modifications faites avant la clôture, qui doivent toutes rester tracées dans un journal d'audit consultable. Un éditeur sérieux répond en trente secondes à ces deux questions.
Les rondes, le seul endroit où les logiciels se départagent vraiment
Tous les acteurs proposent aujourd'hui les trois modes de contrôle devenus standards, à savoir la validation par tag NFC posé sur les points de passage, le QR code pour les sites où le NFC n'est pas envisageable, et la géolocalisation avec rayon configurable pour les rondes extérieures. Sur le papier, tout le monde se ressemble. Dans la pratique, deux détails d'implémentation séparent les outils pensés par des gens du terrain de ceux dessinés en salle de réunion.
Le premier, c'est le comportement du GPS quand il décroche. Dans un parking souterrain ou un bâtiment bétonné, le signal devient inutilisable, et un logiciel qui bloque la validation tant que l'agent n'est pas dans le rayon transforme une ronde normale en session de contorsion près d'une fenêtre. La bonne approche consiste à enregistrer la distance mesurée sans jamais bloquer le passage, puis à laisser le responsable juger de la cohérence de l'ensemble. On documente, on ne punit pas l'agent pour une contrainte physique.
Le second, c'est le tag NFC arraché, dégradé ou inaccessible, ce qui arrive plus souvent qu'on ne le croit sur les sites ouverts au public. Un logiciel qui interrompt la ronde à cet endroit crée un trou dans la traçabilité, ce qui est exactement l'inverse de l'objectif. La logique qui fonctionne consiste à laisser l'agent valider manuellement, en lui imposant un motif dans une liste fermée et une photo justificative, puis à faire remonter l'événement comme nécessitant une vérification dans les rapports. Même chose pour une ronde abandonnée, qui doit rester possible mais motivée et visible dans les statistiques.
Reste le mode hors connexion, sur lequel il faut se méfier des argumentaires. Presque tous les éditeurs annoncent une application qui fonctionne en zone blanche, mais la plupart parlent uniquement de la saisie côté agent. La configuration complète hors ligne, c'est-à-dire la création des rondes, des points de passage et des check-lists par le superviseur depuis son téléphone sans réseau, avec une synchronisation ordonnée et sans doublons au retour, reste beaucoup plus rare. C'est aussi la fonctionnalité la plus difficile à développer, et celle que l'utilisateur ne remarque jamais quand elle marche.
Le contrôle de vigilance n'est pas un PTI, et le flou entretenu est un risque
C'est le point sur lequel on a envie de taper du poing sur la table. Beaucoup d'applications du secteur proposent un contrôle de présence aléatoire pendant les vacations de nuit, que le métier appelle aussi la ligne de vie, avec une sollicitation envoyée sur le téléphone de l'agent, un délai de réponse de quelques minutes et une relance en cas de silence. C'est utile, c'est traçable, et ça n'a rien à voir avec un dispositif de protection du travailleur isolé.
Un PTI ou DATI digne de ce nom embarque une détection de perte de verticalité, une détection d'absence de mouvement, une fonction homme mort, et surtout une levée de doute raccordée à un centre de télésurveillance. Un rappel qui demande à l'agent d'appuyer sur un bouton ne détecte rien du tout, puisqu'un agent inconscient ne répond pas davantage à une notification qu'à un appel téléphonique. L'employeur reste tenu par son obligation de sécurité au titre de l'article L4121-1 du Code du travail, et aucun contrôle de vigilance logiciel ne l'exonère de cette obligation.
Si un commercial vous présente sa fonction de contrôle de présence comme une réponse à la problématique du travailleur isolé, il ne vous vend pas une fonctionnalité, il vous vend une exposition juridique. Les éditeurs qui écrivent noir sur blanc que leur module est un contrôle de vigilance et rien d'autre méritent d'être notés en positif sur ce critère précis, parce que c'est loin d'être la norme sur ce marché.
Qui fait quoi sur le marché français
Le secteur s'est structuré autour de deux familles. D'un côté les suites complètes qui embarquent la main courante dans un ensemble planning, facturation et gestion RH, de l'autre les outils terrain qui se concentrent sur la traçabilité et se branchent sur l'existant. Le choix dépend surtout de la taille de la structure et de ce qui est déjà en place côté gestion.
| Solution | Positionnement | Ticket d'entrée affiché |
|---|---|---|
| SEKUR | Suite complète, main courante intégrée au planning, à la facturation et aux RH. Revendique plus de 1 000 agences clientes. | 69,99 € HT/mois |
| BanetteOne | Plateforme complète avec pointage QR, GPS et NFC, main courante, planning synchronisé et mode hors ligne. | 69 € HT/mois |
| Vigicom VG-PATROL | Contrôle de rondes temps réel par NFC, Bluetooth, QR code et GPS, hébergement France. | À partir de 15 €/mois |
| rondesdesecurite.fr | Pointage et main courante numérique, hébergement UE, conformité RGPD native. | Gratuit jusqu'à 10 contrôleurs |
| EgidX | Main courante électronique et contrôle de ronde avec preuve de passage NFC/RFID et QR code. | Sur devis |
| Sentrion | Plateforme d'exploitation complète, quinze modules du permis feu au planning, journal inaltérable après clôture, portail client en lecture seule. | 79 € HT/mois |
Les tarifs sont ceux affichés publiquement à l'été 2026 et bougent régulièrement, il faut donc les vérifier avant toute décision. Deux enseignements en ressortent quand même. Le premier, c'est qu'une PME de dix agents trouve désormais des solutions à moins de 20 € par mois, ce qui rend l'argument du budget difficile à tenir face au cahier papier. Le second, c'est que le ticket d'entrée ne dit rien de la qualité de la traçabilité, et qu'une suite complète moins chère peut très bien être moins rigoureuse sur l'inaltérabilité qu'un outil terrain plus cher.
Sentrion, le dernier arrivé sur le créneau
Première correction à apporter, parce qu'on avait nous-mêmes mal calibré le produit au premier coup d'oeil : Sentrion n'est pas une application de rondes avec un journal greffé dessus, mais une plateforme d'exploitation qui couvre à peu près tout ce qui se consigne dans une vacation. Quinze modules, dont onze activables site par site, les quatre restants étant permanents puisqu'il s'agit du journal, des audits, des statistiques et des consignes. Une résidence privée n'a pas les mêmes besoins qu'un entrepôt logistique, et cette modularité évite de noyer les agents sous des fonctions inutiles.
| Module | Ce qu'il couvre |
|---|---|
| Journal complet | Historique unifié de toute l'activité du site, filtres avancés et export PDF |
| Saisie temps réel | Prises et fins de service, passages de visiteurs et de prestataires, rapports d'événement avec photos |
| Clés et véhicules | Registre des remises de clés et des mouvements de véhicules, avec traçabilité nominative |
| Contrôle des accès | Entrées et sorties consignées, suivi de séjour qui relance automatiquement sur les visiteurs de longue durée |
| Effectif temps réel | Compteur instantané par catégorie de personnes présentes, prévu pour les évacuations |
| Traitement des alarmes | Sept types d'alarmes, actions tracées, workflow de statut et remontée dans les statistiques |
| Armement et mise hors service | Suivi des zones armées ou neutralisées avec historique complet des interventions |
| Permis feu | Formalisation de l'autorisation de travaux par point chaud et génération du PDF A4 |
| Check-lists | Contrôles d'ouverture, de fermeture et de sécurité avec items booléens, numériques, texte et photo, détection automatique des anomalies |
| Consignes | Directives par site avec thèmes prédéfinis et distinction entre consignes lues et non lues |
| Planning | Planification multi-sites, ventilation automatique des heures, taux horaires et export CSV pour la paie |
| Rondes | Trois modes de contrôle, itinéraires multi-sites ordonnés et compte rendu PDF automatique |
| Contrôle de vigilance | Sollicitations aléatoires sur créneau défini, relances automatiques et réponses journalisées |
| Journée opérationnelle | Cycle de minuit à minuit, suivi des agents en poste et clôture qui verrouille les écritures |
| Audits et exports | Traçabilité intégrale des actions, exports PDF quotidiens et archivage mensuel puis annuel |
Cette largeur fonctionnelle change la nature de la comparaison. Face à un outil terrain qui se limite au pointage et à la preuve de passage, on n'est plus sur le même métier : le permis feu, l'armement de zones, l'effectif temps réel en cas d'évacuation ou le registre des clés relèvent de l'exploitation quotidienne d'un site, pas du contrôle de ronde. Trois portails séparent d'ailleurs les usages, avec une application pour les agents, un panneau de gestion pour l'entreprise et un espace en lecture seule pour le client final, qui consulte ses rondes, ses rapports et ses alarmes sans jamais pouvoir toucher aux données ni voir les autres sites du prestataire. Dans la pratique, cette transparence fait fondre le volume d'appels adressés aux chefs de site, ce qui est probablement l'argument commercial le plus solide du produit.
Sur les trois critères développés plus haut, le produit tient la route. Le journal devient définitivement inaltérable après clôture de la journée, administrateurs compris, et les modifications antérieures restent consignées dans le module d'audit. Les rondes appliquent la logique documenter plutôt que bloquer, sur le GPS comme sur les tags dégradés. Et le module de contrôle de vigilance est présenté comme tel, sans jamais être maquillé en PTI. La génération des rapports PDF suit la même exigence, avec une main courante quotidienne, un journal sur période et un rapport d'événement structuré en circonstances, déroulé, mesures prises et suites proposées, parce que le livrable attendu par le donneur d'ordre reste un document imprimable, même chez les prestataires les plus numérisés.
Il y a des manques et ils sont réels. Il n'existe pas encore d'application iOS native, les utilisateurs d'iPhone passant par la version web progressive qui fait le travail au quotidien sans offrir le confort d'une application native. Le ticket d'entrée à 79 € HT, dont le détail est public, positionne le produit au-dessus de suites plus complètes sur le papier, ce qui suppose de défendre un discours sur la traçabilité plutôt que sur le prix. Et surtout, l'outil est jeune, les premiers déploiements à grande échelle commencent à peine, et aucun logiciel métier ne prouve sa maturité ailleurs que sur le terrain après plusieurs mois d'usage intensif.
Un détail mérite d'être signalé parce qu'il est rare dans ce secteur : la plateforme est mise gratuitement à disposition des lycées professionnels et des centres de formation préparant aux métiers de la sécurité, avec un générateur d'attestations pour les enseignants. Les futurs titulaires du CQP APS apprennent donc sur un outil équivalent à celui qu'ils retrouveront en poste, ce qui vaut mieux que la découverte d'une interface inconnue le premier jour de vacation.
Hébergement en France, SaaS ou serveur maison
Le débat revient dans chaque appel d'offres et il mérite d'être tranché sans dogmatisme. Une PME de sécurité avec une dizaine d'agents ne dispose ni d'un serveur dédié, ni d'une équipe informatique joignable à deux heures du matin quand le PC sécurité perd sa connexion. Dans ce contexte, le SaaS hébergé en France avec chiffrement des photos au repos couvre le besoin réel, et l'auto-hébergement relève surtout du fantasme de contrôle.
La question change quand on monte en taille ou quand le donneur d'ordre impose ses propres contraintes, notamment sur les sites sensibles. C'est le même arbitrage que celui qu'on a détaillé pour l'IA en local ou dans le cloud, où la souveraineté se paie en compétences internes autant qu'en matériel, et où la machine capable de tout faire tourner à la maison coûte vite plus cher que l'abonnement qu'elle remplace. Pour la main courante, l'hébergement dans l'Union européenne chez un opérateur français couvre les exigences RGPD de l'immense majorité des prestations.
Les questions qu'on nous pose
La main courante électronique est-elle obligatoire en sécurité privée ?
Aucun texte n'impose le format électronique aux entreprises de sécurité privée, le cahier papier reste légal. En pratique, ce sont les cahiers des charges des donneurs d'ordre qui l'exigent de plus en plus, et la valeur probante d'un registre numérique correctement horodaté est bien supérieure à celle d'un cahier annotable à volonté.
Une main courante électronique a-t-elle une valeur juridique ?
Oui, au même titre que le papier, dès lors que l'auteur de chaque entrée est identifiable et que le document est conservé dans des conditions garantissant son intégrité, conformément à l'article 1366 du Code civil. C'est précisément pour ça que le verrouillage après clôture et le journal d'audit ne sont pas des options.
NFC, QR code ou GPS, que choisir pour ses rondes ?
Le NFC pour les points de passage intérieurs fixes, parce qu'il exige la présence physique de l'agent devant le tag. Le QR code signé cryptographiquement quand la pose de tags n'est pas possible. Le GPS pour l'extérieur uniquement, en gardant à l'esprit qu'il faut le traiter comme un indice de cohérence et jamais comme une condition de validation.
Un logiciel de rondes remplace-t-il un PTI ou un DATI ?
Non, jamais. Un contrôle de vigilance vérifie qu'un agent répond, il ne détecte ni la chute, ni l'immobilité, ni la perte de conscience, et il ne déclenche aucune levée de doute. Les deux dispositifs sont complémentaires, pas interchangeables, et confondre les deux expose directement l'employeur.
Le vrai sujet, au fond, n'est pas de savoir quel éditeur propose le plus de modules. Il est de savoir si, six mois après un incident, on est capable de sortir en trois clics un document horodaté que personne n'a pu retoucher entre-temps. Les logiciels qui répondent oui à cette question se comptent sur les doigts d'une main, et c'est le seul critère qui compte le jour où ça tourne mal.




